Reprise en main du PCC par Xi Jinping avant le 20e congrès

Emmanuel Veron

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Pékin. Tandis que l’activité reprend, Pékin s’affaire à la préparation d’un événement majeur. Le Parlement chinois y tiendra en effet sa session annuelle à partir du 22 mai1. La date a été annoncée mercredi 29 avril à l’issue d’une réunion du comité permanent de l’Assemblée nationale populaire. Simple chambre d’enregistrement, une réunion parlementaire de ce type – surtout dans le contexte post-Covid19 – permettra toutefois d’observer lesquels parmi les députés auront trouvé grâce auprès de Xi Jinping ou au contraire, celles et ceux qui seront tombés. Les plans de relance seront discutés mais surtout le renforcement du pouvoir personnel de Xi Jinping, son système de gouvernance se sera sans doute et plus que jamais renforcé. Avant même le déclenchement de la pandémie, un certain nombre de hauts dirigeants avaient été purgés. C’est le cas de Lou Jiwei, ancien ministre des Finances (2013-2016) remercié de ses responsabilités à la tête du Fonds national pour la sécurité sociale2. Liu Shiyu, ancien protégé du Premier ministre Zhu Rongji3 , a été à son tour débarqué alors qu’il dirigeait la Fédération chinoise de l’approvisionnement et des coopératives de mise en marché. En revanche, Yin Yong a été nommé Secrétaire du Parti Communiste du Hubei (parti de Shanghai) et Wang Zhonglin, en tant que Secrétaire du Parti communiste de Wuhan en remplacement brutal de leurs prédécesseurs.4 

STUPEURS ET CHÂTIMENTS

Si l’actuel n°1 chinois, bien que fils de prince, ne se réclame pas d’une coterie particulière, il privilégie des hommes dont il a éprouvé la confiance. Un entre-soi savamment cultivé, l’art des « guanxi » qui, quoi qu’on en dise dans le cas de Xi Jinping, n’est pas non plus étranger à des allégeances personnelles. Ainsi, l’indéboulonnable Liu He, en charge des négociations commerciales dans le cadre de la guerre commerciale avec les Etats-Unis5, est un ami d’enfance à la fois du Président et du Premier ministre Li Keqiang. Ce qui est observable au niveau national l’est aussi dans le choix des nominations de Pékin à Hong Kong. Signe des temps : Luo Huining, ancien secrétaire général du Shanxi, devient chef du bureau de liaison avec l’ancienne colonie britannique à la place de Wang Zhimin6. A l’étranger, les ambassadeurs directement nommés par l’exécutif, ne dérogent pas à une règle : c’est moins l’esprit de nuance que l’incarnation d’un discours ultranationaliste qui leur est demandé. Les déclarations violemment antifrançaises de Lu Shaye, ambassadeur de Chine en France et celles de son homologue Cheng Jingye à l’encontre de l’Australie vont en ce sens7. Ces « loups guerriers » en référence aux films nationalistes Chinois Wolf warrior 1 & 2, empruntant les codes cinématographiques du héros musculeux, issu des forces spéciales chinoises sauvant des ressortissants Chinois (et le monde …) d’un pays africain en proie aux violences, sont des sentinelles diplomatiques d’une Chine à l’offensive dans la crise sanitaire mondialisée. D’une part, la virulence des propos de ces sentinelles idéologues (de la France au Kazakhstan, en passant par le Sri Lanka, le RU, l’Australie etc.) tente de masquer les manquements et les mensonges d’Etat en Chine. D’autre part, ils sont à l’offensive pour « prendre l’initiative et oser combattre »8 verbalement du reste, pour intimider et par opportunisme marquer de leur influence les opinions chinoises et internationales. 

Officiellement, il s’agit d’appliquer à la lettre les consignes du Parti  : probité, lutte contre la corruption et nationalisme ne tolérant aucune faiblesse. Les sanctions graduelles sont toujours les mêmes  : enquêtes, destitution, autocritique puis disparition. Au niveau national, c’est Nur Bekri, d’origine ouïghoure, ex-Directeur de la Commission Nationale d’énergie, qui a été incarcéré à vie. Wu Zhen, ex-Directeur adjoint de l’Administration nationale des produits alimentaires et pharmaceutiques, fait lui aussi les frais de condamnations lourdes. Autre figure impertinente de l’élite pékinoise rouge, victime très récente d’une arrestation est Ren Zhiqiang, ancien Président du groupe immobilier public Hua Yuan Property9. A-t-il été trop loin dans la critique de Xi Jinping dans sa gestion de la pandémie  ? Il a en tout cas disparu en mars 2020 après avoir été placé sous «  enquête disciplinaire  ». Au niveau international Meng Hongwei10 (proche de l’ancien patron du groupe pétrolier CNPC, ministre de la sécurité publique et membre du comité permanent du 17e Politburo– Zhou Yongkang, lui aussi purgé depuis 2014), ex-Président d’Interpol écope de treize ans de prison. C’est le seul cacique du régime dans ses fonctions à l’étranger connu à avoir été rattrapé par la commission de discipline du Parti Communiste. Ce dernier renforce par ailleurs son emprise dans les grandes instances internationales onusiennes en y nommant des représentants chinois. Ainsi, Qu Dongyu a pris la tête de l’Organisation des Nations Unis pour la nourriture et l’agriculture (FAO) en juin 2019. Li Yong est lui Directeur général de l’Organisation des Nations Unies pour le Développement industriel (depuis 2013). Zhao Houlin est Secrétaire général de l’Union internationale des télécommunications (depuis 2015). Et Liu Fang est, quant à elle, Secrétaire générale de l’Organisation de l’aviation civile internationale (depuis 2015).11

RAISON D’ETAT ET ORGANISATION LÉNINISTE

L’arrivée au pouvoir de Xi Jinping rime avec une neutralisation des manifestations visibles du débat politique en Chine12 et la normalisation d’un discours structuré autour de la personne de Xi Jinping, reconstructeur d’une prééminence chinoise en Asie dont le rayonnement international serait inéluctable. Depuis la purge de Bo Xilai en 2012, son principal concurrent, Xi Jinping représente la restauration de l’autorité du Parti et de sa cohésion.13 Xi Jinping incarne avec éclat la domination de la direction collective et non sa dépendance. 

Dans tous les cas de figure, c’est la raison d’Etat qui prévaut. Aucune critique ne peut être formulée à l’encontre du Parti à l’extérieur, non plus qu’à l’intérieur des organes de direction. Avec une organisation étanche ne permettant guère une transmission des informations autrement que sur un mode hiérarchisé et vertical, l’inhibition, la peur paralysent les initiatives individuelles. S’explique d’autant mieux les retards de réaction du pouvoir dans la gestion du Covid-19. C’est une constante dans l’histoire du Parti Communiste. Son recrutement endogame, malgré un élargissement de ses critères d’intégration ouvert aux cadres du monde industriel, empêche le développement de contre-pouvoirs. Ce centralisme bureaucratique présente un risque d’enlisement institutionnel. Que Jack Ma, Fondateur, Président et directeur général d’Alibaba, ait pris sa retraite n’est sans doute pas étranger à ce phénomène. Par ailleurs, membre du PCC, Jack Ma comme les autres capitaines des géants du web Chinois  : Baidu, Xiaomi, Tencent, travaillent en collaboration avec le PCC pour le développement des nouvelles technologies appliquées à la cybersurveillance de la société. En ce sens, le PCC a vu dans le développement d’Internet et plus largement du numérique un double avantage  : un formidable outil de contrôle de son immense démographie et sur le plan international, un prodigieux instrument de puissance et d’offensive cyber14 (marchés, cyber-espionnage, technologie et dernièrement la 5G, technologie de rupture, dont Pékin souhaite étendre au monde ses standards). 

REPRISE EN MAIN DE LA GESTION DE CRISE ET ANTICIPATION DU 20E CONGRÈS DU PCC

Dès le 13 février dernier, sur décision du Secrétaire général du PCC, la tête du Parti dans la province du Hubei (Jiang Chaoliang, pourtant proche de Wang Qishan, mais aussi de l’ancien Premier ministre réformateur Zhu Rongji) était remplacée par un proche15  : Yin Yong. Les anciens cadres de la province et de la ville de Wuhan étaient ainsi tous remplacés permettant à Xi Jinping de reprendre la main dans la gestion de crise et de regagner rapidement sa légitimité auprès du peuple. En effet, tactique plus ancienne que celle de la Chine communiste, le rejet de la faute sur les autorités locales permet la reprise en main par le centre16, en particulier dans des situations de crise, de surcroît loin du pouvoir central. Le tout mis en scène pour montrer au peuple à la fois l’autorité du chef suprême, hier de l’empereur, aujourd’hui du leader Xi Jinping en miroir des forfaits commis et des incompétences de l’autorité locale. Le sursaut d’une opposition semble plus qu’improbable aujourd’hui tant l’autorité de Xi Jinping se ramifie très bas dans les structures politiques et administratives. La purge de Jiang Chaoliang, pourtant proche du numéro 2 de Xi Jinping témoigne de l’ampleur de la crise et du besoin pour Xi Jinping de reprendre la main avec force sans concession au plus haut niveau du pouvoir17. Symbole fort à destination des cadres du PCC et du peuple chinois. Yin Yong est un personnage important de la «  Bande du Zhejiang  », des fidèles de Xi Jinping rencontrés au cours de son passage dans la province côtière ouverte sur le monde. Yin Yong était à la tête de la municipalité de Shanghai depuis 2017. Dans le contexte du Covid-19, il ne fait aucun doute que Yin Yong est promu aux plus hautes fonctions à partir de 2022.  

(Réalisation E. Véron – 2020).

Car envoyer Yin Yong à Wuhan pour remplacer Jiang Chaoliang montre comment le pouvoir central est capable de mobiliser un haut responsable d’un territoire littoral, développé et ouvert sur le monde dans une province centrale, quitte à symboliser l’aide interprovinciale au service de la mobilisation générale pour «  gagner la guerre contre le virus  ». Gong Zheng, originaire de la province du Jiangsu est le beau-frère de Liu He, le nouveau maire de Shanghai, poste clef dans le dispositif politique chinois.18

Outre la reprise en main par Xi Jinping de la gestion de crise du local au central, où la lutte contre l’épidémie est devenue un objet de politique intérieure comme internationale, autant qu’un atout politique pour sauver la face, Xi Jinping, tacticien autant que stratège accélère la poursuite des alliés des deux précédents leaders, Jiang Zemin et Hu Jintao. Ainsi, la garde rapprochée est en responsabilité dans de nombreux territoires stratégiques maillant la RPC  :  Chongqing avec Chen Min’er19, à Pékin, avec Cai Qi, à Shanghai, avec Gong Zheng et Li Qiang, au Hubei avec Ying Yong et à Canton avec Li Xi. Xi Jinping prépare son maintien au pouvoir en anticipant le 20e Congrès du PCC en 2022. A tous ces fidèles, pourrait être ajouté, He Lifeng, proche de Xi Jinping, depuis ses alliés du Fujian, patron de la National Development and Reform Commission (NDRC), administration essentielle de l’intelligence stratégique et économique chinoise depuis Deng Xiaoping et le lancement des réformes. Sur le même plan, Zhong Shan, ministre de l’Economie est maintenu à son poste. 

Depuis 2013, Xi Jinping et son ailier Wang Qishan ont lancé une campagne anti-corruption de très grande ampleur20 (à tous les niveaux) qui visait l’ancienne garde et faction proche de Jiang Zemin, mais aussi de Hu Jintao. Les luttes factionnelles au plus haut niveau semblent de plus en plus être réduites aux rumeurs. Les éventuelles personnalités émergentes sont immédiatement purgées sinon marginalisées. En ce sens, le pouvoir du Premier ministre Li Keqiang, qui au mois de janvier, en pleine crise sanitaire, visite la ville de Wuhan (le 26 janvier) pour «  sentir  » la situation et aider à coordonner la gestion de crise localement a été la confirmation  d’une rivalité avec Xi Jinping21. Cet épisode a rappelé celui de son prédécesseur, Wen Jiabao en temps de crise (séisme de 2008). Li Keqiang ayant crée dans la foulée un «  petit groupe dirigeant sur le coronavirus  » dont il prit la tête rompant avec la dynamique prise par le pouvoir central depuis 2012 et la création de «  groupes dirigeants  » sur des sujets stratégiques et sécuritaires, pourtant tous dirigés par Xi Jinping. Ainsi, ce dernier a pratiquement promu l’ensemble de ses fidèles (surtout parmi ceux de la «  Bande du Zhejiang  ») à des postes clefs. Les alternatives pour le 20e Congrès et l’après sont désormais très réduites.

SOURCES
  1. LEMAITRE Frédéric, Coronavirus : le Parlement chinois tiendra sa session annuelle le 22 mai, Le Monde, 29 avril 2020
  2. PAYETTE Alex, Chine : le limogeage du « réformateur » Lou Jiwei révèle la faiblesse de Xi Jinping en pleine guerre commerciale, Asialyst, 16 mai 2019
  3. PAYETTE Alex, Chine : Liu Shiyu, un autre « réformateur » mis à la porte par Xi Jinping, Asialyst, 1 juin 2019
  4. Le Parti communiste chinois remplace son dirigeant à Wuhan, Challenges, 13 février 2020
  5. Commerce : Liu He prône une collaboration Chine-USA sur un pied d’égalité, Le Figaro, 19 octobre 2019
  6. La Chine remplace le chef du Bureau de liaison avec Hong Kong, Radio Canada, 4 janvier 2020
  7. Coronavirus : pourquoi l’ambassadeur de Chine à Paris a été convoqué par le gouvernement, L‘Express, 15 avril 2020
  8. LEMAITRE Frédéric, PEDROLETTI Brice, Chine : la diplomatie du « loup combattant », Le Monde, 30 avril 2020
  9. FALLETTI Sébastien, Ren Zhiqiang, le « Gros Canon » anti-Xi Jinping réduit au silence sous les verrous, Le Figaro, 9 avril 2020
  10. DEFRANOUX Laurence, Treize ans de prison pour Meng Hongwei, ex-président d’Interpol et super-flic chinois, Libération, 22 janvier 2020
  11. VERON Emmanuel, LINCOT Emmanuel, Organisations internationales  : le spectre d’une hégémonie chinoise se concrétise, Le Grand Continent, 26 avril 2020
  12. CABESTAN Jean-Pierre, Xi Jinping est-il le dirigeant réformiste dont la Chine a besoin ?, Perspectives Chinoises, 2012/3
  13. MALOVIC Dorian, Xi Jinping, le nouveau timonnier du XXIe siecle, Revue des deux mondes, avril 2014
  14. China’s cyber power, IISS, mai 2016
  15. ZHENG William, Coronavirus : Beijing purges Communist Party heads in Hubei over ‘botched’ outbreak response in provincial capital of Wuhan, South China Morning Post, 13 février 2020
  16. SCHAEFFER Daniel, Dommages de guerre  : la Chine doit réparation, Asie 21, 24 avril 2020
  17. PAYETTE Alex, Coronavirus : Xi Jinping reprend la main dans le Hubei au risque de trop s’exposer, Asialyst, 14 février 2020
  18. PAYETTE Alex, Chine : Xi Jinping garde la mairie de Shanghai entre ses mains malgré la crise du coronavirus, Asialyst, 31 mars 2020
  19. BUCKLEY Chris, After Toiling in Rural China, Protégé of Xi Jinping Joins Party’s Top Tiers, The New York Times, 12 septembre 2017
  20. CABESTAN Jean-Pierre, Le système politique chinois, Presses de Sciences-Po, 2014
  21. NG Teddy, PINGHUI Zhuang, China coronavirus : Premier Li Keqiang orders Wuhan hospitals to admit patients as city struggles to cope, South China Morning Post, 27 janvier 2020

Légende de l’image : Porte sud de Zhongnanhai, derrière laquelle se situe le cœur du pouvoir central à Pékin. Xi Jinping exerce ses activités administratives quotidiennes à l’intérieur de l’enceinte.

Par Emmanuel Véron & Emmanuel Lincot. Cet article a été initialement publié dans la Revue Le Grand Continent le 6 mai 2020. Vous pouvez lire l’article original en cliquant sur le lien ci-dessous.

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