Asie du Sud-Est et Asie centrale : deux laboratoires stratégiques de l’expansion chinoise

Emmanuel Veron

Partager sur facebook
Partager sur linkedin
Partager sur twitter
Partager sur email

Emmanuel Véron, Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) – USPC et Emmanuel Lincot, Institut Catholique de Paris

Que ce soit en Asie du Sud-Est ou en Asie centrale, l’expansion chinoise suscite des résistances. Or ces deux régions sont vitales pour le projet BRI (Belt and Road Initiative) mis en œuvre par Pékin.

En mer de Chine méridionale comme dans les régions arides d’Asie centrale, peu peuplées mais riches en ressources minérales et hydrocarbures, Pékin renoue avec une tradition impériale diluant l’idée de frontière, en opposition au modèle d’État-nation. Puissance continentale, la Chine se projette sur mer comme sur terre, par avancées progressives de relais démographiques et infrastructurels, maillant à terme le territoire.

La diplomatie du « pourtour », dite « de bon voisinage »

La diplomatie régionale initiée par Pékin à partir des réformes de 1979 se donne pour objectif premier d’achever le règlement des délimitations territoriales et des frontières, puis d’assurer une dynamique commerciale croissante avec chaque pays voisin (via la diaspora chinoise et l’ouverture progressive des frontières avec, de part et d’autre, des zones franches). Dès les années 2000, la RPC, renforcée par son adhésion à l’OMC, va déployer une « diplomatie du pourtour ». Elle cherche alors à stabiliser ses relations avec son environnement régional terrestre et maritime. Depuis 2013 et le lancement du projet BRI, la formule « diplomatie de bon voisinage » s’articule peu à peu à une prééminence chinoise retrouvée. La RPC s’investit toujours plus dans les mécanismes régionaux de coopération économique et de sécurité. Depuis les années 1990, elle est à la fois le moteur d’une intégration économique régionale à travers une politique commerciale offensive et l’arbitre de potentiels conflits régionaux par le retour affirmé de sa souveraineté territoriale.

La mer de Chine du sud : catalyseur des tensions et des velléités stratégiques chinoises

L’intérêt de la Chine pour la mer est contemporain de son insertion dans la mondialisation et de la construction de sa marine de guerre et marchande. Segment d’une des plus importantes routes maritimes, la mer de Chine méridionale est aujourd’hui un laboratoire stratégico-militaire où la Chine domine, dans la continuité des thèses de Liu Huaqing, fondateur de la stratégie navale de la Chine actuelle.

La poldérisation et la militarisation (en contradiction avec le discours de Xi Jinping à la Maison Blanche en 2015) se sont accélérées en 2016 avec l’installation de systèmes d’écoute et d’interception, de bases radar, de centres de brouillage et d’armements défensifs anti-navires, et la mise en place d’une bulle d’interdiction dans la zone. Les îles Mischief, Fiery Cross, Woody ou de Subi accueillent ces types d’installations militaires. Ces îlots servent de base de lancement aux missiles antinavires YJ-12B et sol-air HQ-9B ou encore de base d’où peuvent rayonner les bombardiers à capacité nucléaire H-6K. Ces installations permettent à la Chine de parfaire une bulle de déni d’accès (A2/AD). De plus, la base de sous-marins nucléaires à Hainan vise à contrer une éventuelle intervention des États-Unis en soutien aux Philippines voire au Vietnam. La force stratégique chinoise pourrait lancer un plus grand nombre de têtes depuis la mer de Chine du Sud où, fait significatif, Pékin a érigé le statut des îles occupées en districts administratifs relevant de l’autorité de la province de Haïnan.

En une vingtaine d’années, la militarisation accélérée de l’espace maritime, la contestation de la liberté des mers et l’association de milices, de gardes-côtes, de la marine chinoise et des groupes pétroliers chinois a permis une expansion de la RPC en mer de Chine du Sud qui n’a pu être contenue ni par les États riverains, ni par la diplomatie et les marines occidentales, japonaise ou taïwanaise. Pour Pékin, c’est une victoire militaire en temps de paix, sanctuarisant une zone tampon, ses richesses halieutiques et en hydrocarbures.

Des heurts et des intimidations se répètent dans le sud de la mer de Chine entre Chinois et Taïwanais, Américains, Vietnamiens ou encore Philippins sur fond de litiges territoriaux. Fondamentalement, c’est la souveraineté des îles Spratleys et Paracels (plus quelques autres confettis à l’instar de Pratas ou Scarborough), revendiquées par le Brunei, la Malaisie et les Philippines, le Vietnam ou encore l’Indonésie, qui reste le principal point de discorde avec Pékin. La Chine, au nom de sa prévalence culturelle et historique, et contre le droit international, s’approprie la quasi-totalité de la mer de Chine du Sud, grande comme la Méditerranée. La position de Pékin est défendue par Moscou et quarante autres pays, lesquels s’opposent au règlement juridique du conflit en mer de Chine du sud par la Cour de La Haye.

Dans un cadre plus large, cette opposition révèle une divergence d’appréciation entre Washington et Pékin, chacun étant engagé dans une guerre de mots et de postures d’où ne surgit aucun espoir de règlement des différends.

Dans ce contexte tendu où la probabilité d’une escalade est réelle, chacun évalue ses chances et les risques encourus. Pour le Vietnam, dont l’histoire récente rend le rapprochement avec les États-Unis délicat, la voie est encore plus étroite. Récemment, sous la pression chinoise, Hanoi a renoncé à deux projets d’exploration pétrolière majeurs au large de Vung Tao. Le dernier en date, découvert en 2009, porté par Petro Vietnam, Mubadala (Abou Dhabi) et l’Espagnol Repsol (51,75 % des parts) est celui du champ pétrolier et gazier « Ca Rong Do », dans le Bloc 07/03. Couvrant 4915 km2, et situé à 440 km des côtes (237 nautiques, donc hors ZEE vietnamienne, contrairement à ce que disent les médias), il a été déclaré économiquement viable en 2013. Mais Pékin, qui considère que le gisement se trouve dans les eaux chinoises, s’oppose à sa mise en exploitation. Ces différends ont provoqué, à partir de 2014, une poussée anti-chinoise au Vietnam qui a commencé par des manifestations soutenues par le gouvernement puis dégénéré en émeutes.

En retour, le Vietnam et l’ensemble des pays de la région ont assez rapidement pris la mesure de la montée en puissance navale de Pékin. Le déploiement de troupes d’infanterie de marine indonésienne sur les îles Natuna est clairement un signe d’opposition à Pékin. Les capacités navales et militaires vietnamiennes ont augmenté au cours de ces dernières années comme l’illustre la commande de six sous-marins Kilo 636 à la Russie en 2009. Ces sous-marins ont été livrés et sont aujourd’hui opérationnels. Cette acquisition est majeure et implique également celle, annoncée à partir de 2015, de 50 missiles de croisière d’attaque terrestre 3M14E. S’y ajoute le rapprochement entre le Vietnam et les États-Unis, qui se traduit par le soutien de l’US Navy et de nombreuses missions FONOPS. La logique pour le Vietnam est celle de la recherche d’une capacité dissuasive. Que la Russie – rejointe en cela par l’Inde – prête main-forte au Vietnam en dit long aussi sur la versatilité des relations diplomatiques dans cette partie de l’Asie. Cette observation peut être faite également en Asie centrale.

Asie centrale : extension de la conquête pékinoise de l’Ouest, craquelures et sinophobie montante

La Chine et la Russie partagent dans cette région un même objectif : limiter la présence américaine en Asie centrale (les bases aériennes américaines en Ouzbékistan et au Kirghizistan ont été respectivement fermées en 2005 et 2014), en Afghanistan et même au Moyen-Orient. Les interactions entre les puissances russe et chinoise au niveau international répondent également à leur souhait de contrecarrer les forces centrifuges qui les animent. Le succès de leurs projets respectifs – Union économique eurasiatique (UEE) pour la Russie et BRI pour la Chine –, fondamentalement concurrents, dépend pour une bonne part de l’après Covid-19, et de la sécurisation de régions musulmanes en proie à une forte instabilité.

Si l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS), dont le siège du Centre de lutte anti-terroriste se trouve à Tachkent, capitale de l’Ouzbékistan, permet une coopération entre ses membres en matière de contre-terrorisme, l’effondrement de Daech et ses conséquences – le retour de plusieurs centaines de combattants djihadistes daghestanais et ouïghours respectivement au Caucase et au Xinjiang – laissent présager un développement de nouveaux foyers de crise, auxquels la Russie mais aussi la Chine seront directement confrontées, soit au cœur même de leurs territoires respectifs, soit à la périphérie de l’Asie centrale avec laquelle les deux États possèdent une longue frontière commune.

Au reste, un sentiment de sinophobie, d’abord latent puis de plus en plus ouvert, commence à gagner l’ensemble des populations locales. La répression des Ouïghours en Chine continue de nourrir l’hostilité à l’égard de Pékin. Le ressentiment anti-chinois prend une ampleur sans précédent, nourri par des préoccupations économiques, notamment l’accès à la terre et la prédation chinoise dans l’économie du Kazakhstan. Récemment, la publication d’un article sur le site Sohu.com a valu à l’ambassadeur chinois une convocation chez le ministre des Affaires étrangères du Kazakhstan.

Stratégiquement cruciale aux yeux de Pékin pour ses approvisionnements en hydrocarbures et en minerais et pour l’espace disponible qu’elle représente, l’Asie centrale s’insère dans le prolongement de l’expansion territoriale chinoise depuis la région du Xinjiang. Entreprises d’État, nouvelles diasporas, entrepreneurs, paysans et petits commerçants investissent progressivement l’Asie centrale en continuité avec la politique dite de « développement de l’Ouest » initiée par Pékin dès la fin des années 1990 pour siniser et maîtriser le territoire du Xinjiang (entre autres), marge non-Han de la RPC. Corridors, routes, tubes sont aussi importants que les immenses réserves de terres cultivables destinées aux besoins colossaux de la Chine.

Ajoutons qu’à ces deux espaces géographiques pourrait être ajoutée la région sino-russe où l’on constate également une montée des tensions qui remet en question le supposé axe stratégique Pékin-Moscou et leurs modèles post-impériaux dans leurs confins réciproques.

Emmanuel Véron, Enseignant-chercheur – Ecole navale, Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) – USPC et Emmanuel Lincot, Spécialiste de l’histoire politique et culturelle de la Chine contemporaine, Institut Catholique de Paris

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Inscrivez-vous à notre newsletter
et recevez tous les derniers articles