Un crime international oublié : l’agression anglaise à Mers El Kebir

_

Partager sur facebook
Partager sur linkedin
Partager sur twitter
Partager sur email

Port de Mers El Kebir ; Crédit photo : Bachounda (licence CCA).

ThucyBlog n° 181 – Un crime international oublié : l’agression anglaise à Mers El Kebir

Par ThucyBlog, le 29 décembre 2021

Quelques jours après la signature de l’armistice franco-allemand, le 22 juin 1940, la flotte britannique attaque, du 3 au 6 juillet juillet, avant même l’expiration d’un ultimatum précipité, les éléments de la flotte française au mouillage dans la base de Mers El Kebir, près d’Oran, alors sous souveraineté française. Aucune mesure ou perspective d’hostilité n’existait entre la France, vaincue, et le Royaume-Uni, qui demeurait en guerre de son côté. Le Royaume-Uni pouvait prétendre que la France avait rompu un accord, au demeurant juridiquement incertain, aux termes duquel les deux pays s’engageaient à ne pas conclure de paix séparée. Mais, outre qu’un armistice n’est pas la paix, les Britanniques avaient eux-mêmes rompu cet engagement en retirant hâtivement leurs troupes à Dunkerque, alors qu’elles étaient sous commandement commun, celui du général Weygand. Ignorant l’ordre qui leur était donné de contre-attaquer vers le sud, elles avaient fui vers le nord, pour rembarquer précipitamment, au surplus sous la protection de l’armée française. Ce que les Britanniques tendent à présenter comme une victoire, l’évacuation des troupes britanniques à Dunkerque, était en réalité une fuite devant l’ennemi et un abandon de la bataille.   

La flotte française, intacte, n’était pas comprise dans l’armistice et restait sous le contrôle intégral du gouvernement français qui, à cette date, était encore celui de la IIIe République. En dépit des assurances formelles et réitérées des autorités françaises, les Britanniques redoutaient qu’elle ne tombe sous la coupe allemande et italienne en Méditerranée. Ils ont donc entrepris de la détruire préventivement, dans des conditions qui rappellent Pearl Harbour. L’attaque, qui a frappé des navires au port et hors d’état de combattre, a provoqué 1350 morts parmi les marins français, outre la destruction d’une centaine de milliers de tonnes de navires de combat. On lira ci-dessous avec intérêt l’analyse de l’événement par des officiels britanniques, qui reconnaissent, plusieurs années plus tard, qu’il s’agissait d’un crime de guerre. Ils le justifient par la théorie des intérêts vitaux de l’Etat, tout à fait contestable en l’occurrence. On retrouve ce type de justifications avec l’emploi de l’arme nucléaire, lorsque la Cour, dans son avis consultatif du 8 juillet 1996, ne peut trancher la question de savoir si, en cas de légitime défense extrême face à l’enjeu de la survie de l’Etat, cet emploi serait licite ou illicite. Son ombre plane aussi l’argumentation britannique lorsque ce pays prétend s’exonérer de l’accord concernant le Brexit s’il estime menacés ses intérêts fondamentaux.  

La décision de bombarder la flotte française à Mers El Kebir a été prise par Winston Churchill, qui a convaincu le gouvernement britannique, à contrecœur, d’y consentir.

Extrait de
Soixante jours qui ébranlèrent l’Occident
par Jacques Benoist-Méchin

Une chose est certaine. C’est que pour obtenir leur adhésion, il a dû les convaincre que la destruction de la flotte française était une question de vie ou de mort pour leur pays, et qu’ils ne devaient pas se montrer inférieurs à leurs ancêtres.

L’Amirauté, pour sa part, déplora cette décision que Lord Hankey, Chancelier du Duché de Lancaster dans le Cabinet Churchill, n’hésite pas à ranger parmi les crimes de guerre.

« Si nous avions perdu la guerre, écrit-il, et si une Cour de Justice nazie avait été instituée sur les bases de la jurisprudence de Nuremberg, on est en droit de se demander si M. Churchill, le Conseil de l’Amirauté, les commandants en chef de la Marine, et jusqu’aux membres mineurs du Cabinet comme moi-même – qui ignorèrent pourtant tout de cette affaire jusqu’au moment où ils la lurent dans les journaux – n’auraient pas été accusés d’avoir mené une guerre d’agression, et condamnés à des peines sévères. Ceci en supposant que l’ennemi ait appliqué les mêmes principes que nous. »

Un autre jurisconsulte anglais, R. T. Paget, est revenu sur cette question devant le Tribunal de Nuremberg, en des termes qui ne laissent place à aucun doute sur le caractère réel de l’entreprise.

« Il n’y a pas de limites légales, a-t-il déclaré, au devoir d’obéissance pour un officier. La question de savoir si un ordre est conforme ou non à la loi internationale est l’affaire du gouvernement, non du chef militaire. L’ordre peut être en contradiction flagrante avec la loi internationale, il peut entraîner le meurtre de civils et de neutres, un général n’en a pas moins le devoir de l’exécuter. Lorsque la flotte de Vichy repoussa, à Oran, l’ultimatum de l’amiral Somerville, celui-ci reçut l’ordre de la bombarder. Il protesta : « Mais nous sommes en paix avec Vichy ! ». Churchill et le Cabinet de guerre rejetèrent sa protestation et l’amiral Somerville obéit. La flotte française fut coulée et 1 500 Français périrent. »

Mais il faut aller plus loin. Y-a-t-il quelqu’un qui ait le moindre doute, qu’étant donné les circonstances, Winston Churchill eut absolument raison de donner cet ordre ?

« Cet ordre était une violation flagrante du droit international. Il entraîna le meurtre de 1500 Français. Mais rares sont ceux qui peuvent soutenir que cet ordre n’était pas pleinement justifié, car la sécurité de notre pays en dépendait. Nous autres Anglais, en tant que nation, nous octroyons à nos hommes d’Etat le droit, nous leur imposons même le devoir de violer le droit international quand la sécurité de notre pays est en jeu. Nous exigeons de nos hommes d’Etat qu’ils aient le courage de prendre des décisions comme celles prises par Churchill à Oran, ou Nelson à Copenhague. Et parce que nous chargeons nos hommes d’Etat d’en prendre la responsabilité, c’est à nous, en tant que nation, d’en accepter les conséquences. Aussi longtemps que nous voulons demeurer une nation souveraine, nous devons nous réserver ce droit. Nous devons veiller jalousement à ce qu’il n’y soit jamais porté atteinte ».

Voilà le fier langage des fondateurs d’Empire ! En ce qui concerne Somerville, il n’y a rien à reprendre à cette argumentation. Mais Churchill ? Elle ne s’applique à lui que si la sécurité de l’Angleterre était réellement menacée. Or elle ne l’était pas, du moins par la flotte française. L’Amirauté britannique le savait ; et Churchill le savait aussi. C’est là que tout s’écroule.

Inscrivez-vous à notre newsletter
et recevez tous les derniers articles