La Jordanie : acteur clé pour la Chine au Moyen-Orient

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Photographie : Le roi de Jordanie Abdallah II reçu par le président chinois Xi Jinping à Pékin, le 9 septembre 2015. Lintao Zhang/AFP

Emmanuel Véron, Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) et Emmanuel Lincot, Institut catholique de Paris

Peuplée de 10 millions d’habitants, la Jordanie, qui se trouve au cœur du Proche-Orient, fonde traditionnellement sa politique étrangère sur trois piliers : – alliance avec les États-Unis ; paix avec Israël ; coopération renforcée avec les États du Golfe.

La relation avec la Chine devrait donc a priori être reléguée à un rang plus secondaire pour le pays. Pourtant, les deux États partagent des points de vue et des intérêts communs sur la manière de lutter contre le terrorisme international ainsi qu’à propos du développement de projets ambitieux, notamment dans le nucléaire civil.

Il y a près d’un an, à Amman, la capitale jordanienne, le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, se disait déjà prêt à renforcer la coopération bilatérale dans le cadre du développement des Nouvelles routes de la soie. Ainsi, la relation sino-jordanienne, d’abord fondée sur le commerce, s’élargit aux spectres politique et diplomatique.

Un rapprochement qui s’explique par le fait que Pékin a bien compris que la Jordanie demeurait un État singulièrement stable et déterminant dans la diplomatie régionale, malgré des vulnérabilités réelles (elle a été heurtée de plein fouet par la pandémie et fait face à un afflux majeur de réfugiés, principalement d’origine palestinienne (deux millions de personnes, présentes souvent depuis plusieurs décennies), et, plus récemment, syrienne (1,3 million de personnes depuis 2011).

Des jalons pour l’histoire

En pleine guerre froide, alors que Mao Zedong ne ménageait pas son soutien aux Palestiniens contre Israël, dont Pékin avait déjà critiqué l’intervention à Suez (1956), la diplomatie chinoise amorce une première inflexion.

Nous sommes en 1970. L’écrasement des fedayins palestiniens par le pouvoir jordanien est condamné, mais Zhou Enlai, alors responsable de la politique étrangère chinoise, sait aussi que le soutien à la résistance palestinienne risque de mettre la République populaire de Chine en porte-à-faux par rapport aux principes qu’elle préconise officiellement (respect de la souveraineté et la non-ingérence dans les affaires d’autrui).

C’est dans ce contexte que Pékin décide de nouer des relations diplomatiques avec Amman, en 1977. Hussein II de Jordanie est reçu cinq ans plus tard à Pékin à la tête d’une délégation de la Ligue arabe. Deng Xiaoping, successeur de Mao Zedong, entend ainsi rappeler son attachement au respect de la souveraineté des États.

Pékin sait aussi la relation privilégiée que la Jordanie entretient avec Israël, allié des États-Unis. Bien qu’ayant été dépossédée de la protection des lieux saints du Hedjaz après la conquête en 1924 par les Saoud, la famille hachémite conserve par ailleurs une aura considérable dans le monde arabe.

La « séduction » chinoise dans le monde arabe opère et convaincra, en avril 1978, l’Égypte de signer un accord militaire avec Pékin. Historiquement, la relation sino-jordanienne a ainsi permis un redéploiement des initiatives diplomatiques chinoises à travers le Proche-Orient.

Li Peng, le premier ministre chinois de l’époque, sortant d’un bain dans la mer Morte durant une visite d’État en Jordanie, le 7 juillet 1991. Rabih Moghrabi/AFP

Depuis, la présence de Pékin et de ses entreprises dans la région n’a cessé de croître. Que ce soit dans le domaine stratégique ou économique, les initiatives chinoises sont coordonnées par un envoyé spécial pour le Moyen-Orient (actuellement Zhai Jun, diplomate chevronné, arabisant et ancien ambassadeur en France et en Libye), lequel est la courroie de transmission entre l’ensemble des ambassadeurs chinois opérant sur la zone et Xi Jinping lui-même, preuve s’il en fallait que le chef de l’État chinois accorde une attention particulière à cette région comme à ses prolongements géographiques.

Il s’agit bien sûr d’assurer à la Chine le maintien de ses approvisionnements énergétiques, mais aussi d’éviter que le monde musulman chinois ne soit impacté à son tour par l’essor des mouvements djihadistes.

Une coopération renforcée : économie et diplomatie

En lien avec les opérations d’influence de Pékin et de ses « Nouvelles routes de la soie », Xi Jinping et le roi de Jordanie, Abdallah II, ont signé en 2015 un partenariat stratégique.

Pour la Chine, cet accord était le moyen de prendre davantage pied dans la région, à partir d’Amman, dans un contexte stratégique marqué notamment par la guerre en Syrie et les violences djihadistes de l’EI. Pour les Jordaniens, il répondait à une volonté de diversification des partenaires économiques, en lien avec leur plan Vision 2025. À l’instar des plans ou des « visions » développées au Qatar ou en Arabie saoudite, la Jordanie envisage à travers ce plan, une transformation de son économie, de son mix énergétique et des projets d’infrastructures.

Ainsi, la Chine est progressivement devenue une puissance majeure (d’abord économiquement) dans la région, avec des objectifs stratégiques évidents. Qu’elle entende conforter cette politique sur le long terme ne fait aucun doute. Pour cela, elle dispose de nombreux atouts. À terme, les reconstructions de la Syrie et du Liban vont renforcer sa présence. Le Liban demeure un point d’entrée essentiel pour l’ensemble de la région : les pays du Levant tels que la Jordanie, la Syrie ou l’Irak, mais aussi les pays du Golfe, dépendent aussi de leurs relations commerciales avec le Liban. Or, 73 % des importations du pays dépendant de la voie maritime, le lien du Liban à la mer est essentiel. Il repose sur le dynamisme d’une infrastructure clé, le port maritime. Précisément ce que la Chine convoite.

Sur un autre plan, le renforcement de la coopération de la Chine avec la Jordanie dans le domaine du nucléaire civil semble avoir déjà porté ses fruits puisque l’Arabie saoudite voisine se dit à son tour intéressée par un projet similaire. De même, la problématique du dessalement de l’eau intéresse aussi la Jordanie, qui est l’un des pays les plus lacunaires en eau au monde. Plusieurs observateurs s’inquiètent de la situation structurelle de sécheresse.La Jordanie connaît une des plus graves sécheresses de son histoire et le pire est à venir. Les précipitations pourraient continuer de chuter et la température moyenne continuer d’augmenter fortement.

Jordanie : les défis monumentaux de la gestion de l’eau, France 24, 9 avril 2021.

Enfin, outre la coopération sino-jordanienne dans ces différents secteurs d’activités, le lien entre les deux pays s’affirme aussi au sein des cadres diplomatiques et institutionnels, avec, au mois de juillet de l’année dernière, le neuvième Forum sur la coopération sino-arabe, coprésidé par les deux pays.

Très dépendante des flux de financement externes, lesquels sont exposés à la conjoncture internationale et aux tumultes d’un environnement régional en mutation, la Jordanie essaie de multiplier les initiatives diplomatiques pour être moins vulnérable en matière d’énergie, et ce, dans un contexte où les finances publiques du pays se dégradent.

Cet « État tampon » devrait bénéficier pour cela du soutien de bailleurs étrangers, notamment chinois. Les importations chinoises de Jordanie se sont élevées à un total de 356 millions de dollars en 2019, avant la pandémie de Covid-19. De même, les autorités chinoises se félicitaient à la même période du projet de centrale électrique utilisant du pétrole de schiste d’Attarat (en construction) et annonçaient une participation de 1,6 milliard de dollars dans sa construction.

Ce projet, phare pour la diplomatie chinoise au Moyen-Orient, contribuerait à réduire les coûts d’énergie de la Jordanie, créer de l’emploi localement et stimulerait les échanges en matière d’ingénierie entre Amman et Pékin. Pour autant, il n’y pas à ce jour d’avancées significatives. La pandémie et le processus d’enfermement du régime chinois sur lui-même suggèrent une recomposition des relations, des projets initiés et, plus largement, de sa politique étrangère.

En atteste le volet sanitaire dans la lutte contre la pandémie : la Jordanie a déjà fait l’objet de plusieurs livraisons de vaccins de la société Sinopharm. Ces dons sont la partie émergée du volet commercial d’opérations plus larges entreprises par la Chine, qui tente grâce à eux de légitimer et relancer le projet des « nouvelles routes de la soie ». Ainsi, en 2020, la Chine est devenue le premier fournisseur de la Jordanie (15 % du marché) tandis que, dans le même temps, les importations en provenance de Chine se sont réduites en raison des perturbations liées à la pandémie et au contexte politique dégradé.

Enfin, la coopération sino-jordanienne en matière de sécurité et de ventes d’armes reste discrète mais substantielle. Que ce soit avec la livraison de drones ou avec les échanges entre services de sécurité, Pékin a aussi construit, via son réseau diplomatique, une position d’influence – d’abord pour assurer la sécurité de ses intérêts.

N’en demeure pas moins que la Jordanie continuera d’être un terrain d’affrontement entre les pôles de puissance régionaux et extrarégionaux (Israël, États-Unis, Chine, Russie, etc.). En cela, Amman conservera son aura singulière et ancienne, espace de diplomatie du Moyen-Orient pour comprendre le monde.

Emmanuel Véron, Enseignant-chercheur – Ecole navale, Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) et Emmanuel Lincot, Spécialiste de l’histoire politique et culturelle de la Chine contemporaine, Institut catholique de Paris

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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