Recension – Monsieur le Préfet

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Par Marc-René Bayle.

Pierre KARILA-COHEN, Monsieur le Préfet. Incarner l’État dans la France du XIXe siècle, Champ Vallon, Ceyzérieu, mars 2021.

Qui s’intéresse à l’histoire des provinces ne peut être insensible au travail d’incrustation de l’administration préfectorale dans les sociétés locales mené par depuis plus de deux siècles. Le livre de l’historien Pierre Karila-Cohen, professeur à l’Université de Rennes II , 1 vient à point nommé pour décrire les modalités de constitution du personnage préfectoral, afin d’amener les populations à le considérer comme légitime, d’enraciner le régime et de faire accepter l’État.

L’auteur recourt à l’idéal-type du charisme, non pas celui ressortissant à la thématique de l’homme providentiel héroïsé, mais à celui du « charisme de fonction », celui du quotidien, développé par Max Weber qui avait admis « la quotidianisation » du charisme (La domination, 1917/1920), fondé sur la nécessité de séduire le public. Son analyse s’appuie sur le croisement de plusieurs sources : les feuilles d’évaluation, de notation, des dossiers de carrière des préfets et des sous-préfets établis par le ministère de l’intérieur, les remontées de la province sur leur comportement au travers de la presse locale, des appréciations des élus, des lettres de dénonciation ou de louange des administrés, mais aussi des biographies et des mémoires des membres du corps préfectoral.

La construction du personnage préfectoral s’est déployée en deux champs : celui de l’incarnation de l’autorité de l’Etat et celui de l’art de plaire, selon l’expression du préfet Vatar des Aubiers.

Donner corps à l’État

Le travail préfectoral au XIXe siècle fut de donner corps sur l’ensemble du territoire à un souverain absent, soit parce qu’il ne pouvait être présent, soit parce que cette souveraineté était abstraite, telle celle de l’État républicain. L’image de l’autorité préfectorale était celle d’une autorité martiale exercée par un haut fonctionnaire aux immenses pouvoirs. Préfets et sous-préfets se situèrent aux avantpostes de la conquête morale du territoire afin d’enraciner le régime et faire accepter l’État. L’iconisation du préfet impliquait plusieurs qualités : « Être impersonnel, impartial, conciliant, digne dans sa vie privée ». L’autorité devint la valeur identitaire fondamentale du corps. Haussmann se décrivait ainsi comme « courageux, énergique et ombrageux d’une part, séducteur et attentif aux besoins locaux d’autre part ».

Dans cette configuration, mieux valait avoir le « physique de l’emploi » (V. Wright), et être doté d’une présence corporelle d’incarnation, être en quelque sorte l’État en personne. Napoléon parlait, dans le Mémorial de Sainte-Hélène, des préfets comme : « des filaments de moi ». Les feuilles de notation de 1852 insistaient sur « le physique, la tenue, les manières ». Étaient stigmatisées, dans les évaluations préfectorales, le débraillé, la laideur, l’obésité, l’histrionisme. Était bien noté un sous-préfet « qui a de la prestance, ce qui est la moitié du prestige ». On se plaisait à souligner la « belle barbe, blonde, soyeuse » du préfet Poubelle. Le modèle le plus saillant était attribué à Guillaume d’Auribeau, « plus beau préfet de France » selon Napoléon III, dont ses évaluateurs marquèrent, au fil de sa carrière, ses atouts : « physique distingué, tenue parfaite, habitude du monde, manières de bonne compagnie, intelligence administrative, épouse très distinguée d’éducation et de manières, fortune ».

Le physique des sous-préfets, secrétaires généraux et conseillers de préfecture, candidats potentiels au corps des préfets, était devenu une donnée régulière de l’évaluation et un élément de gestion des carrières.

Le rôle du costume préfectoral fut capital : son port fut décidé dès le 17 Ventôse an VIII, étant censé représenter l’autorité. Si la Restauration cantonnait le corps préfectoral à revêtir seulement dès 1814 un uniforme avec une fleur de lys, la circulaire du ministre de l’intérieur Persigny du 20 mars 1852 l’astreignait à la tenue d’un costume dans les cérémonies publiques. Les élus décriaient à l’occasion les allures débraillées, qui faisaient l’objet de dénonciations, y compris dans la presse. Paradoxalement, et alors que la Restauration voulait les habiller simplement de noir, ce fut la Troisième République qui rehaussa le rang des préfets, en leur conférant la prééminence protocolaire dans toutes les cérémonies (décret du 16 juin 1907), ou en leur attribuant des atours plus monarchiques, par exemple en juchant sur leur chapeau non plus la plume noire mais la plume blanche (1903), réservée jusque-là aux seuls maréchaux de France. Cette consécration républicaine visait, par l’octroi de ces attributs symboliques, à marquer la supériorité du corps préfectoral face aux tenues clinquantes et chamarrées des officiers supérieurs et généraux.

Dans ce registre, il faut aussi relever l’importance symbolique des bâtiments préfectoraux, sans cesse plus grands et plus beaux, qui introduisaient un lien entre la dignité de la fonction et l’aspect du bâtiment. Par exemple, les historiens de l’art considèrent aujourd’hui que la préfecture des Bouches-du-Rhône à Marseille, voulue par Maupas, est le plus beau palais départemental impérial, avec ses immenses pièces de réception en enfilade, ses parquets ouvragés, ses plafonds et murs richement peints, lustres en cristal. L’objectif était bien d’impressionner et de plaire.

Ce charisme de fonction était en fait destiné à favoriser la construction de l’État sur fond de recherche inquiète de légitimité.

L’art de plaire

« L’art de plaire » était le vecteur formel et informel de cette construction du personnage préfectoral. Les évaluations professionnelles en témoignent qui insistent tout autant sur la qualité de la présentation, le savoir-faire relationnel, la capacité d’influence. Le préfet devait s’imposer mais aussi séduire les populations locales au nom de l’État par sa fortune, son épouse, son physique, sa prestance, ses réceptions. Ce rôle de représentation n’était pas à prendre de manière anecdotique, car participant au processus de construction de l’Etat. Balzac notait que « le sous-préfet vit perpétuellement sous l’œil du public, sa maison est de verre ». Léon Faucier, ministre de l’intérieur, voyait en 1849 le préfet : « à la fois homme de salon et capitaine armé de pied en cap pour la bataille ». Une circulaire ministérielle de mars 1870 prescrivait ainsi au corps préfectoral : « il faut que vous soyez sans cesse accessible, que votre porte soit toujours ouverte, votre accueil bienveillant réservé à tous les intérêts, même les plus humbles ».

On attendait d’eux non seulement d’incarner l’État mais aussi de séduire les sociétés locales, d’apaiser les conflits par une réconciliation autour du régime en place. Cela ressortait clairement des attendus du rôle fournis dans les dossiers de carrière :« compétence administrative, opinion politique conforme, fortune, mariage avantageux, savoir-faire relationnel, capacité à se faire aimer, modération ». François Aigoin, sous-préfet de Marvejols, était loué par son préfet pour : « son zèle, relations sociales parfaites, conduite privée régulière, son caractère doux, conciliant et ferme à la fois ». A contrario, le défaut de charisme, l’incapacité à nouer des relations étaient souvent sanctionnés, tel ce conseiller de préfecture, Jules Fleury de 1832 à 1841, jugé par son préfet : « peu répandu dans la société, reste dans sa famille ». Les timides, les réservés, les érudits, les froids furent cantonnés dans les emplois de conseiller de préfecture, au mieux de secrétaire général.

Le professeur Karila-Cohen souligne le lien entre représentation de l’État et sociabilité mondaine. Dans ce registre le moyen le plus approprié fut de recevoir. Les préfets du Consulat lancèrent la mode des réceptions, vecteurs idéaux de rencontre avec les notables. Ceux-ci étaient friands de ces réceptions mondaines, réel marqueur social, qui constituaient en même temps des sources précieuses de renseignement et d’influence pour les préfets. Avec peine cependant, les préfets tentèrent sous la Restauration d’y convier la noblesse rétive à y côtoyer les bourgeois.

Le bal de la préfecture, payé sur les deniers personnels du préfet, constituait un événement important de la vie provinciale, d’établissement des relations entre l’État et les sociétés locales. La fabrique du charisme préfectoral se révéla sous les dorures des salons des préfectures, au rythme des quadrilles, des valses et des polkas. Les préfets de la Restauration en usèrent comme outil de réconciliation autour du nouveau régime, même si aristocratie locale et bourgeoisie libérale se regardaient avec méfiance. On se souvient, dans Illusions perdues, des « mots d‘ironie aristocratique » dans les salons d’Angoulême humiliant Lucien de Rubempré, malgré son jeune talent poétique, parce qu’issu d’un quartier déclassé de la ville. S’abstenir d’organiser des bals pouvait jouer des tours dans une carrière. Ainsi le sous-préfet de Barcelonnette, Léopold Albert, fut limogé en 1857 pour ne pas avoir donné de bal.

La vie mondaine locale s’est épanouie davantage sous le Second Empire à l’heure de « la fête impériale ». Une circulaire ministérielle de 1852 faisait de la tenue des réceptions l’un des critères d’évaluation des compétences des préfets et des sous-préfets. La préfecture devenait un lieu de rencontre pour les fidèles ou les convertis de fraiche date au régime. De somptueuses réceptions furent offertes, telles celles du préfet des Alpes-Maritimes, Gavini de Campile, surnommé le « viceEmpereur », qui recevait les aristocraties britanniques et scandinaves en villégiature, ou celles du préfet des Basses-Pyrénées, partagé entre les réceptions des Anglais à Pau et celles de l’Empereur et de l’Impératrice à Biarritz.

Vers la fin du XIXe siècle, le bal de la préfecture tomba en désuétude, peu en phase avec l’esprit du régime républicain. En même temps, préfets et sous-préfets furent brocardés parfois pour leur ridicule ou pour leur abus d’autorité dans des lettres anonymes ou des charivaris. Vingt-quatre pièces de théâtre leur furent consacrés et trente-deux romans ou nouvelles, aussi bien au XIXe qu’au XXe siècle.

Chez les plus conservateurs il s’agissait de rejeter la démocratisation progressive du recrutement préfectoral. Pour d‘autres, la satire vint de la non-conformité de certains membres du corps aux attendus de la profession : un sous-préfet pour son caractère volage dénoncé par des lettres anonymes, les préfets de Lucien Leuwen pour leur physique disgracieux et prétentieux, leur discours convenu, comme celui du conseiller de préfecture dans la scène du comice agricole de Madame Bovary, ou encore chez Zola du préfet à poigne, Léopold de Poizat dans Son excellence Eugène Rougon-Macquart, du préfet mondain de Blériot, dans La fortune des Rougon, et du préfet opportuniste d’Anatole France (Wormser-Clavelin dans L’Orme du Mail et Le mannequin).

Pour autant, certains préfets et sous-préfets furent adorés dans leur département ou leur arrondissement, comme en témoignent les souvenirs ou les feuilles de notation du ministère. Le cas le plus emblématique fut celui du sous-préfet de Dinan, devenu préfet de l’Eure plus tard, Janvier de la Motte, préfet fascinateur qui souleva les foules : des dizaines de milliers de personnes l’ovationnèrent à son départ de Dinan ou d’Évreux. Il développa l’art de plaire, avec sa proximité, sa générosité, son engagement pour le développement économique, ses familiarités avec tous, au point de devenir par la suite député de l’Eure.

Au fil du Second Empire et de la Troisième République, s’imposa une figure préfectorale faite de proximité et d’ostentation, avec une mise en scène d’écoute des besoins, son autorité s’étant calée sur l’exigence de l’adaptation au terrain local.

Mais avec la montée de la civilisation électorale (Alain Garrigou), préfets et sous-préfets adoptèrent deux postures : l’une très minoritaire persista à emprunter les habits d’un candidat ; l’autre plus majoritaire visa à exercer le charisme de fonction en se plaçant en arrière-scène, de manière plus discrète, laissant la première place aux élus dans l’espace public.

Marc-René Bayle


Bibliographie

Honoré de Balzac, Illusions perdues, Gallimard, édition de 2010, p. 113.

Alain Garrigou, Le vote et la Vertu. Comment les Français sont devenus électeurs, presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1992.

Bernard Le Clére, Les préfets en France (1800-1940), Droz, 1978.

Vincent Wright et Bernard Le Clére, Les préfets du Second Empire, presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1971.

Max Weber, La domination, La Découverte, 2015.

Marc-René Bayle et Edouard Bouyé (dir.), L’hôtel de la préfecture et les préfets du Cantal, Association des amis de la Haute Auvergne, 2012.


Cet article a été initialement publié dans la Revue des Provinces, n°45 en 2021.

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