Porquerolles, entre vocation militaire et patrimoine – 2

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Par Marc-René Bayle.

Persistance de la vocation militaire et passage au tourisme environnemental

Au XIXe siècle, la vocation militaire de Porquerolles se confirma, et les projets envisagés par Napoléon 1er, soucieux de la défense des côtes face aux menaces de la flotte anglaise, aboutirent à la réalisation de nouvelles fortifications ainsi qu’à la fondation d’un village, œuvre du Génie militaire. Dès 1812 des terres cultivables furent mises en concession de neuf ans, notamment au profit des vétérans, transformées en concession de longue durée en 1848. Ce régime des concessions fut abrogé en 1905. De 1810 à 1825 fut édifié un village destiné à la garnison. En 1826, fut créée l’usine de soude du Langoustier, destinée à fabriquer le savon de Marseille (50 % d’huile d’olive, 30 % de soude et 20 % de chaux). L’usine fabriquait de la soude factice, du carbonate de sodium, utilisant le procédé Leblanc avec du sel marin comme matière première. Mais l’usine s’avéra très polluante, dévorant le bois du littoral. Ce procédé fut remplacé dans les années 1870 par le procédé Solvay moins polluant et plus économique.

En 1856, le second duc de Vicence, marquis de Caulaincourt, acheta l’île pour 202 000 francs. Porquerolles devint en 1881 la propriété de Léon de Roussen, proche de Gambetta, homme d’affaires, dirigeant du journal La République française, pour 800 000 francs en vue d’en faire une exploitation agricole. Il entreprit des travaux de défrichage. Dans la même période, pour sécuriser le trafic croissant de cabotage, furent mis en service en 1837 un phare et, en 1863, un sémaphore comme signalisation maritime pour la navigation. La modernisation portuaire se poursuivit dans les années 1880 avec le prolongement du môle.

Des batteries furent mises en place : les Mèdes, Sainte-Anne, le Galéasson, le Bon Renaud, Lequin. Chaque régime apporta son lot de constructions au profit de l’infanterie coloniale et des troupes de forteresse, mais la garnison s’amenuisa à la fin du XIXe siècle (moins de cent hommes en 1873), au point que l’armée céda la gestion du port aux Travaux publics par l’ordonnance royale du 14 février 1846.

L’île tint aussi le rôle de refuge sanitaire, avec des lazarets pour les soldats en 1855 (entre 15 000 à 20 000) de retour de Crimée, porteurs potentiels du typhus, ou encore de dépôt de convalescence pour les soldats de retour du Dahomey et de Madagascar (1895). Elle hébergea, sur la propriété de Léon de Roussen, une « école de réforme à vocation agricole », ouverte en 1883 par l’Assistance publique de la Seine pour les « enfants moralement abandonnés « et « la répression des petits délinquants ». Le conseil général de la Seine voulait créer une école de réforme « ayant à la fois un caractère professionnel et répressif », sur le modèle qui prévalait dans les pays anglo-saxons. Une école d’agriculture et de viticulture fut ouverte, accueillant une centaine d’enfants et d’adolescents pour assurer leur éducation et leur réinsertion par le travail. Mais l’expérience tourna court : après une révolte des enfants, victimes de maltraitances de leurs gardiens, le tribunal correctionnel de Toulon mit fin à ce qui fut dénommé un « bagne pour enfants » en 1886 (Jean-Marie Guillon).

En 1905, la Compagnie Foncière de l’île de Porquerolles fut fondée avec le soutien de la banque de Suez. Elle racheta l’île pour 1 500 000 francs et fit de grands travaux : construction d’une centrale électrique, bassins de rétention d’eau en béton armé, canalisations, serres, vaste habitation à la Ferme, logements ouvriers, mises en cultures, élevages d’animaux. Mais du fait des faiblesses de sa gestion, cette compagnie vint rapidement à bout des fonds de ses actionnaires.

Dans l’époque contemporaine, l’histoire de Porquerolles a été intimement liée à celle, romantique, de la famille Fournier, et surtout de l’ingénieur civil des mines, Joseph Fournier (1857-1935), L’homme de Porquerolles, qui fit fortune en découvrant au Mexique le filon verde, le plus riche en minerai d’or et d’argent. En 1911, il offrit l’île en cadeau de mariage à sa seconde épouse, qui devint le « Domaine » : 1 150 hectares pour un million de francs. Fournier, qui employait 150 ouvriers, entreprit la valorisation agricole de l’île, sur le modèle de l’hacienda mexicaine, en y installant du maraîchage, des cultures d’agrume et des vignes (250 hectares furent défrichés).

Sous l’Occupation, l’île fut investie par les soldats italiens en 1942, avant d’être livrée aux soldats allemands. Les habitants furent évacués pour permettre à l’occupant d’entreprendre des travaux de défense qui s’avérèrent dévastateurs : arbres coupés, pose de mines, démolition de maisons, mise à bas du château d’eau. En août 1944, pour assurer la réussite du d é b a r q u e m e n t , u n e o p é r a t i o n d e commando américano-canadienne, menée par la First Special Service Force du colonel Walker, s’empara des îles voisines du Levant et de Port-Cros, tandis que les croiseurs des Forces navales françaises libres prenaient à partie Porquerolles avant que les Sénégalais du 18e RTS en prennent le contrôle. Après la Libération, la vocation militaire s’amenuisa, la Marine nationale se désengagea de son patrimoine à Port-Cros et à Porquerolles.

Ce fut sous l’impulsion du président Pompidou que l’État se porta acquéreur, en 1971, des quatre cinquièmes de l’île afin de préserver ce site. Connaissant bien l’île située en face du fort de Brégançon, Georges Pompidou estimait : « qu’il ne faut pas parsemer l’île de constructions hétéroclites. L’essentiel doit rester vierge et ouvert à la promenade des visiteurs » (Archives nationales 5AG2/1073). A l’issue d’une négociation avec la succession Fournier, menée pour le compte de l’État par Jérôme Monod, alors délégué à l’aménagement du territoire et à l’action régionale, l’île fut vendue au prix de 30 millions de francs. Porquerolles fut définitivement protégée par le statut de Parc national en 1985, premier parc en Europe et en Méditerranée à s’étendre en mer. Le Parc s’est engagé en 2015 dans une transition écologique à travers la Charte de territoire approuvé par le décret du 30 décembre 2015.

Le tourisme insulaire avait pris son essor pendant l’entre-deuxguerres, avec une tonalité élitiste. Porquerolles a accueilli de nombreux artistes et écrivains, tel Giraudoux, des peintres comme Anne Marie Laurès, Raymond Legueult. Frédéric Mistral avait chanté la beauté des Îles d’or en 1874 (Lis Isclos d’Or). Georges Simenon y résida à partir de 1936 jusqu’en 1955, où il y écrivit une dizaine de romans. Son ouvrage Le Cercle de Mahé (1944) relatait le temps révolu de la vie sur l’île. Les îles d’Hyères attiraient le Gotha de la littérature (Valéry, Gide, Malraux). Et Saint-John Perse s’exila en face de l’île, à Giens. Le restaurant huppé, Le Mas du Langoustier, attirait dans les années 1950, chanteurs et acteurs, tels Tino Rossi, Raf Vallone ou Errol Flynn. Porquerolles fut aussi l’un des lieux de tournage du film Pierrot le Fou, de Jean-Luc Godard (1966) autour de ses deux protagonistes, Jean-Paul Belmondo et Anna Karina. Depuis 2018, la Fondation Carmignac présente une collection d’art contemporain dans un mas provençal.

Aujourd’hui, Porquerolles, qui ne compte que 350 résidents en hiver, connaît une hyper-fréquentation l’été (près de 2000 mouillages quotidiens et 10 000 personnes y débarquant chaque jour recensées pendant l’été 2020).

Marc-René Bayle


Bibliographie

Jean-Pierre Brun, Les îles d’Hyères, fragments d’histoire, Actes SudParc Régional de Port-Cros, 1997, notamment les articles de J.-P. Brun et Michel Pasqualini, « Au temps où les îles s’appelaient Stoechades, de Philippe Rigaud, « Le marquisat des îles d’or, XVIe-XVIIIe siècles » et de Jean-Marie Guillon, « Les îles d’Hyères au XIXe et XXe siècles ».

Jean-Marie Guillon, « Enfance assistée, enfance exploitée ? La colonie agricole de Porquerolles » in R. Caty dir., Enfants au travail. Attitudes des élites en Europe occidentale et méditerranéenne aux XIXe et XXe siècles, Publications de l’Université de Provence, 2002.

Sandrine Heiser, Stéphanie Launey, Porquerolles ; Vocation militaire et patrimoine culturel, Archives et culture, 2019.

William Luret, L’homme de Porquerolles, J.-C. Lattès, 1997.

P. Deligny et C. Menguy, Simenon de Porquerolles. Cinq séjours dans une île idéale, 2003.

Film : Michel Mees, Les trois vies de François-Joseph Fournier, Michel Mees, 2006, 2013, disponible sur You Tube.


Cet article a été initialement publié dans la Revue des Provinces, n°45 en 2021.

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