Recension – Pourquoi l’Europe ? Réflexions d’un sinologue

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Par Marc-René Bayle

Jean-François BILLETER, Pourquoi l’Europe ? Réflexions d’un sinologue, éditions Allia, Paris, 2020.

Ce petit livre du grand sinologue suisse Jean-François Billeter tient à la fois du libelle, du pamphlet que de l’essai philosophique, historique et politique.

L’ouvrage est divisé en deux parties égales. Dans la première se trouve résumée, en quelques dizaines de pages, l’histoire de la Chine depuis trois mille ans, depuis 1050 avant notre ère, date de la fondation de la dynastie des Zhou qui inaugurait en Chine du Nord la monarchie, jusqu’à la république aujourd’hui dirigée par Xi Jinping. La seconde, beaucoup plus spéculative, confronte ce modèle chinois à celui de l’Europe, dont l’auteur marque sa dilection pour ses racines gréco-romaines et chrétiennes.  Il en déduit que ces deux modèles s’avèrent irréconciliables.

Le professeur Billeter observe une invariance dans le modèle chinois, ordonné autour d’une sphère supérieure de dominants, rigoureusement organisée, et d’une sphère inférieure qui n’a d’autre issue que la soumission. Cette invariance est née de la tradition de la dynastie des Zhou, qui prit une forme nouvelle avec la fondation de l’Empire. Avec pour matrice originelle la monarchie qui fut la seule forme de pouvoir, et dans laquelle l’inégalité était la norme, l’égalité restant impensable. Dans cette conception, le pouvoir chinois ne connait pas de limite dans l’espace, ayant vocation de s’étendre aux confins du monde habité.

Loin des Lumières en Europe qui promurent l’autonomie du sujet, la dernière dynastie impériale mandchoue pendant son long règne (1644-1911), marquée par son immobilisme et son conformisme, s’était complètement refermée sur un entre-soi autosuffisant, exerçant un contrôle social qui a asséché ses forces vives, et exploitant, sans merci, un prolétariat rural inépuisable. De plus, la Chine ne connut pas l’équivalent de nos temps modernes dans les domaines de la pensée scientifique, philosophique et politique. La formule lapidaire de Lao Tseu adressée au Fils du Ciel résume ainsi ce modèle : « Gouverne l’Empire comme on fait cuire un petit poisson ».

Aujourd’hui, la Chine du président Xi Jinping, mue par une stratégie nationaliste de long terme, vise à recouvrer sa place de première puissance mondiale par toutes les armes à sa disposition, déployant son hégémonie tantôt par la diplomatie dite de soft power en plaidant pour le non-alignement de son propre modèle sur celui des Occidentaux, en multipliant alliances et partenariats politico-industriels, en disséminant un peu partout ses idées et ses valeurs de domination par le truchement des instituts confucéens remis à l’ordre du jour, tantôt par la violence à l’égard de ses provinces périphériques, de ses régions rebelles, de ses dissidents.

Pour l’auteur, l’Europe a perdu la boussole, menacée du dehors et du dedans, inapte à puiser dans son passé une idée de son avenir. Elle doit, dès lors, opérer un double dépassement : politique et philosophique.

Le professeur Billeter, farouche partisan de la supranationalité, prône sans ambages une République européenne, égale pour tous, laissant une large autonomie à ses grandes régions infiniment plus anciennes que ses États-nations contemporains. Dans ce cadre, les Européens participeraient à une même vie démocratique, bénéficiant en outre des mêmes services, simplifiés par l’unification du droit et une gestion administrative rationnelle.

L’Europe est aussi un projet philosophique, celui de l’émancipation du sujet autonome. Celui de Socrate qui introduisit le ferment de l’autonomie intellectuelle en invitant ses disciples à trouver, non au-dehors, mais en eux la source du beau, du bien, de la vertu et du courage. Celui des Grecs du Ve siècle av.n.è. qui comprirent, au cours des guerres médiques, qu’ils étaient libres car n’obéissant qu’aux lois de leurs cités, devant lesquelles ils étaient égaux, à l’inverse des Perses placés sous le joug d’une monarchie absolue. Celui de Rome qui intégra la liberté civique garantie par le droit. Ainsi que l’enseignement révolutionnaire de Jésus selon lequel la source de l’éthique ne résidait pas dans un commandement venu du dehors mais se trouvait en eux-mêmes, par le retour à soi qu’est la prière. Et celui de l’apport des temps modernes à l’instar de Pascal qui comprit qu’il n’y avait plus de monde fini, de Montaigne qui décrivait ses humeurs et ses pensées quotidiennes, de Luther et Calvin faisant primer la conscience individuelle sur l’autorité de l’Église, et de Spinoza avec sa conception du sujet humain libérée de celle des religions.

Il fait reposer également sa thèse sur les travaux de philosophie musicale du chef d’orchestre suisse Ernest Ansermet dans Les fondements de la musique dans la conscience humaine (1961). Après un premier âge qualifié de « naïf », celui de la découverte des sons qu’on peut faire chanter en respectant certains rapports qu’ils ont entre eux, et un deuxième âge, celui des « musiques savantes », où les sons sont explorés de manière réfléchie, vint celui du troisième âge, celui de la psalmodie dans les monastères chrétiens où les moines ont exploré l’univers des sons en chantant ensemble et en s’écoutant les uns des autres. Ansermet y avait vu l’émergence du sujet, où l’émotion devenait la découverte du sujet. Le musicien devenait sujet de la musique.

Pour Billeter, certaines sociétés sont préférables à d’autres, et il faut le dire.


On peut ne pas partager certaines des conclusions de ce livre à thèse, notamment celle sur le positionnement de l’Europe[1]. On peut apprécier son ouvrage sans adhérer pour autant à son rêve d’une Europe « Esperanto ». Pourquoi l’Europe est un concentré de toute l’expérience de ce penseur, de premier plan, de la société chinoise.  C’est aussi le témoignage puissant d’un intellectuel humaniste.  

Marc-René Bayle


[1] L’ouvrage occulte certaines données géo-économiques, comme celle du duopole sino-américain actuel. Aujourd’hui, la Chine et les Etats-Unis représentent à eux deux 42% du PIB mondial, 60% des dépenses militaires mondiales, 80% de la valorisation des licornes mondiales, 100% des plateformes numériques mondiales (les GAFAM et le BATX chinoises). Et l’on peut émettre des réserves sur la capacité de l’Europe de devenir un acteur stratégique menant une politique de puissance, si l’on admet que l’Union a été fabriquée pour casser les Etats. Le rêve de l’Union Européenne c’est de construire une Europe des régions, pour devenir la superstructure. S’il faut bien sûr conserver le marché unique, l’un des rares instruments de puissance et renforcer la politique commerciale, il convient de renforcer la réciprocité, et la mettre en œuvre tout de suite. Une politique commerciale réciproque qui signifie d’interdire aux Chinois, par exemple, de faire ce que l’on ne peut pas faire chez eux.

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