La Gazette Covid-19 – 6 Le jour ou Boris a capitulé

Pierre Brousse

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Lors de l’anniversaire du débarquement en Normandie, il fut clair que les négociations de sortie du Brexit étaient gelées.

Le 9 juin, le site britannique The article, à la suite de la décision gouvernementale de repousser la mise en place d’un contrôle des marchandises à l’entrée du Royaume après la sortie du marché unique, titrait « Johnson capitulates on Brexit ».

Peu après, la réunion au sommet entre les présidents de l’Europe et Boris a cherché du « ooumph » pour les négociations.

Faute de tout, on a flanqué un tigre dans on ne sait quel moteur pour accélérer des discussions qui sont soit à l’arrêt, soit n’ont même pas démarré.

Déjà le mal est fait pour les services. Londres et Edimbourg savent qu’ils auront le régime dit d’équivalence qui leur coûtera beaucoup de leur compétitivité. Le prix en emplois et en valeur de l’immobilier de bureaux se calculera plus tard.

Néanmoins la presse britannique a plutôt salué ce qu’elle a considéré comme des preuves de volontarisme de son gouvernement ; convaincue que comme toujours, les européens consentent à toutes les concessions à la dernière seconde.

Négocier est un talent.

Sur le continent, Le président du Conseil européen n’achètera pas le « pig in a poke » proposé par Boris.

Perspectives grises.

Le ministre des affaires étrangères d’Allemagne, pays prochain président de l’Union, déclare qu’il ne croit pas tenable le calendrier de la négociation.

Pas de vingt-cinquième heure.

Les grands partis du Parlement européen déclarent tous, les uns après les autres qu’ils ne supporteront pas de donner le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière.

Ratification très exigeante.

Un président de groupe du Parlement européen déclarait qu’au fond, cette absence de négociation était bien naturelle, car « personne n’est d’accord sur rien ».

Exaspération continentale générale.

Se séparer de son « hinterland » est évidemment bien risqué. Mais la Covid-19, là encore, aide tout le monde.

Annuellement, le Brexit fera économiser quelques milliards d’€uros de cotisations nettes ; il coûtera quelques points de PIB (25 MD€ chaque) et sera complété par une créance de 45 MD€ au paiement étalé sur plus de dix ans.

Tout cela est une paille comparée aux sommes astronomiques qui sont mobilisées par et pour la Covid-19.

Toutes les parties sont d’accord, l’effet virus peut édulcorer et masquer les conséquences du Brexit.

La poussière sous le tapis.

En fait, l’économie n’est pas un sujet d’intérêt pour les « Brexiteers » au pouvoir à Londres ; on en parle pour amuser le tapis et parce qu’il le faut bien. On évite ainsi plus facilement les autres grands sujets : GAFA, données, diplomatie et défense.

Malgré la très forte intégration de l’économie britannique à l’économie continentale, la majorité du Parlement et de l’opinion publique considèrent que la simple appartenance à l’Union est un facteur très limitant pour le génie britannique.

Si les trois quarts de son alimentation, la moitié de ses échanges de biens et l’immense majorité des services financiers internationaux qu’il produit, proviennent ou sont achetés par des continentaux, le gouvernement de Sa Majesté reste sourd aux avertissements des entreprises. « F**K CBI » (patronat britannique) confessera benoîtement ce cher Boris.

Ces vulgaires considérations comptables n’ont pas cours au pays de Sa gracieuse Majesté.

Ni pour cette Gentry qui veut récupérer le contrôle perdu sur un avatar de négoce post-Elizabethain.  Ni pour la working class qui veut expulser les immigrés qui lui volent le rêve d’un travail calibré par des  « Trade-Unions » wilsoniens.

Pour faire bon poids on négocie fébrilement des accords de libre-échange avec les USA, le Japon, la Nouvelle Zélande et l’Australie. On croit ainsi, naïvement, mettre un peu de pression sur l’UE ; comme si elle n’était pas consciente des épineuses questions de compatibilité entre marchés.

Tant pis ! restaurons notre souveraineté ! même si on abandonne provisoirement les contrôles douaniers.

Certes, tout ceci est une vision bien « petite bourgeoise », bien continentale qui fait bon marché des bénéfices futurs d’une refondation économique et sociale de Britannia.

Hubris ou déclic historique ?

« Take back control »

On aime ce joli slogan simpliste, déclinable à l’infini, comme réponse presqu’exclusive à une question complexe.

Contrôle de quoi ? des lois ? des marchés ? des gens ? de la destinée ?

Comme si pour ce pays qui a œuvré voici deux siècles pour s’emparer de la première globalisation, il serait possible de se passer d’interaction institutionnelle avec le reste du monde.

Particulièrement quand il commence à quarante kilomètres de chez vous.

Acta est fabula : no deal ou accord minimal bricolé à la mi-septembre.

Il sera enfin, de toute façon, difficile d’obtenir une ratification de la part des vingt-sept d’autant que le dispositif prévu par le « withdrawal agreement » ne sera que partiellement ou pas du tout appliqué par le gouvernement de Sa Majesté.

La messe est bien dite et la Covid-19 n’a pas apporté une once de sagesse collective.

En s’en prenant personnellement à lui, elle aura seulement émoussé le caractère de Boris, et, peut-être, cultivé son aboulie.

Tous savent aujourd’hui qu’à court terme, à tous points de vue, le Brexit sera « perdant perdant » et comme le disait Lord Keynes « à long terme nous serons tous morts » ; alors !

Cinquante-deux ans après son discours « Blood river », Enoch Powell a gagné.

La Grande Bretagne est une île, veut rester une jolie petite île, bien peuplée d’Angles, de Saxons et de Vikings, tous un peu xénophobes.

Vraisemblablement, ainsi, elle aura plus de passé que d’avenir.

On ne mesure pas assez le talent qu’ont les peuples pour s’estropier eux-mêmes.

Mais la situation actuelle des relations UE/UK apporte deux bénéfices :

Les discussions oiseuses seront closes, au plus tard, fin octobre 2020. 

D’ici là, il ne sert à rien de faire des efforts, il n’y a rien de significatif à en espérer.

Faisons semblant.

Plus généralement ces épisodes dressent un acte d’accusation contre les classes dirigeantes, qui, par facilité et souvent paresse, laissent la chose publique entre des mains qui refusent la recherche du Bien collectif par le débat, le combat des idées et les explications rigoureuses et sans faiblesses.

Pierre Brousse

Paris le 18 Juin 2020

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