Chine-Inde : méfiance par temps de pandémie

Emmanuel Veron

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Emmanuel Véron, Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) – USPC et Emmanuel Lincot, Institut Catholique de Paris

En dépit des déclarations lénifiantes de Narendra Modi sur la nécessité de la coopération internationale pour lutter contre le Covid-19, les tensions avec le voisin chinois sont au rendez-vous. Comme partout ailleurs, l’opinion est en proie à la crainte d’un « péril jaune ». L’« esprit de Wuhan », tant vanté il y a deux ans lors de la rencontre entre Xi Jinping et son homologue indien, semble avoir vécu.

Un passé qui ne passe pas

Malgré leur appartenance à plusieurs organisations internationales (BRICS, Organisation de Coopération de Shanghai – OCS etc.) et d’apparentes convergences, la Chine est le facteur le plus déterminant de la politique extérieure indienne, quand l’Inde représente un rival stratégique durable pour Pékin.

À Xi’an ou, plus récemment, à Mahabalipuram, les diplomaties de Pékin et de New Delhi ont convoqué à foison les ressources bouddhistes que partagent les deux civilisations pour apaiser leurs tensions. Il est vrai que les deux pays, qui abritent le tiers de la population mondiale, n’ont pas toujours entretenu des relations diplomatiques empreintes de la plus grande chaleur.

Ils ont engagé de multiples bras de fer sur la frontière himalayenne depuis leur guerre en 1962. Des tensions, en 2017, dans la région du Doklam – située entre le Népal et le Bhoutan –, ont fait craindre la résurgence d’un conflit qui, loin d’avoir été apuré, a provoqué des suspicions durables de part et d’autre aussi bien dans ces régions riveraines, riches en eau et en minerais, que dans celles donnant accès à l’Océan indien.

Les contentieux frontaliers hérités de la période de la colonisation britannique et le soutien diplomatique de la Chine au Pakistan, grand rival de l’Inde, expliquent – sur le temps long – ces importants différends entre Pékin et New Delhi.

Les premières frictions surviennent à Bandung en 1955. Cette première conférence afro-asiatique des pays du « Tiers Monde » (l’expression naît dans ce contexte) voit les représentants chinois et indiens se disputer le leadership des pays non alignés pour défendre les vertus d’un développement s’affranchissant des modèles concurrents inspirés par Washington et Moscou.

L’Inde, dont l’indépendance a été payée d’une amputation considérable de territoires à jamais perdus, est également frustrée par le fait que la Chine ait intégré le Conseil de sécurité de l’ONU dès 1971 alors que, pour sa part, elle attend toujours. Se comprend d’autant mieux la détermination de ses dirigeants à ne rien céder sur la partie du Cachemire que lui dispute le Pakistan et où la Chine ambitionne de développer d’importants projets d’infrastructures. La réciproque se vérifie également pour ce qui concerne la région du Ladakh – dont une partie est revendiquée par Pékin –, que New Delhi a transformée en un territoire administratif indien distinct.

Lors du sommet informel tenu en novembre 2019, Modi et Xi évoquèrent les questions de gouvernance économique régionale et de commerce. Le déficit commercial se creuse entre les deux géants en défaveur de New Delhi. Modi déplora le manque d’accès et d’ouverture du marché chinois aux entreprises et produits indiens. De son côté, Xi encouragea l’Inde à rejoindre le plan Belt and Road Initiative et de soutenir Huawei dans l’équipement en 5G de l’Union indienne. Cette rencontre témoigne de la poursuite de la normalisation des relations diplomatiques entre la Chine et l’Inde.

La crise sanitaire globale donne à Pékin la possibilité d’accentuer une géopolitique opportuniste ; l’axe stratégique sino-pakistanais (renseignement, sécurité, diplomatie, ouverture sur l’océan Indien et ressources naturelles) se trouve renforcé par l’offensive chinoise dans la zone.

Face à l’asymétrie de puissance et d’influence, l’Inde maintient un jeu subtil, entre coopérations avec son plus grand voisin, quête de soutiens extérieurs pour peser, et nécessité de ne pas le provoquer par des alignements pouvant être perçus comme trop hostiles.

Rivalités et logiques de revers

En 2017, l’adhésion de l’Inde – au même titre que son frère ennemi, le Pakistan – à l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) – avait fait naître l’espoir d’une collaboration entre New Delhi et Pékin en matière de lutte contre le terrorisme. Dans les faits, il n’en a rien été.

Dans les disputes territoriales qui l’opposent à l’Inde au Cachemire, la Chine persiste à soutenir le terroriste Massod Azhar et ses affidés, de même que son allié pakistanais.

De son côté, New Delhi est soupçonné d’agir contre le régime d’Islamabad aux côtés de séparatistes du Balouchistan (une région frontalière de l’Iran dont la sécurisation est vitale pour le corridor stratégique sino-pakistanais, qui relie l’oasis de Kachgar, dans la province chinoise du Xinjiang, au port de Gwadar, sur les rives de la mer d’Arabie).

Significativement, les Indiens ont fait du port iranien de Chabahar le point d’appui concurrent dans le « grand jeu » qui s’esquisse à travers cette zone. L’insécurité chronique de ces régions du continent asiatique peut compromettre le développement et l’activité économique.

Emmanuel Véron, Fonds de Dotation Brousse dell’Aquila, Author provided

À ces régions crisogènes s’ajoutent celle de l’océan Indien, objet des convoitises de la Chine qui, du Myanmar jusqu’à Djibouti, y a établi un collier de perles (ou réseau de facilités portuaires à usage logistique dual). New Delhi entend contrer cette stratégie chinoise en opérant un rapprochement tous azimuts. L’Inde s’est notamment rapprochée pour cela de la France et de ses possessions d’outre-mer (îles Éparses, île de la Réunion…). L’acquisition définitive du Rafale, avion de combat de 5e génération, est le signe le plus récent et le plus éloquent de la coopération indo-occidentale).

En outre, les opérations du groupe Quad (Japon, États-Unis, Australie et Inde) offrent à New Delhi une double profondeur stratégique : contrôle du détroit de Malacca d’une part, libre accès à l’« Indo-Pacifique » de l’autre. La création par New Delhi du Far Eastern Command à Port Blair, dans les îles Andaman, répond à ces impératifs. Sa diplomatie bilatérale est de plus en plus active notamment avec le Japon, mais aussi avec l’Australie, et confortée en cela par la visite d’État de Donald Trump à New Delhi en mars dernier.

La diplomatie indienne cherche également à contrebalancer celle de la Chine en Asie. Le dialogue renforcé de New Delhi avec les pays de l’Asean et l’activation de l’Act East Policy d’une part, les échanges avec Israël, la Russie et l’Asie centrale (Afghanistan compris) et l’Iran d’autre part alimentent une alternative d’ampleur à la voix chinoise. Les jeux d’influence régionaux réciproques se recoupent dans toute l’Asie et s’élargissent au monde.

Cette stratégie à large spectre vise également, pour l’Inde, à se prémunir contre les manœuvres navales menées communément entre la Chine et son allié pakistanais – lesquelles ont eu lieu en janvier de cette année, au large du golfe d’Oman – mais aussi contre les initiatives entreprises par la Chine sur son flanc méridional, au Sri Lanka, où le passage de sous-marins chinois a été plus d’une fois observé.

Pour l’Inde comme pour la Chine, l’un des enjeux majeurs est de sécuriser leurs circuits d’approvisionnement respectifs, non seulement vers le Moyen-Orient, mais aussi à destination de l’Afrique, un continent que convoitent désormais les deux puissances.

Afrique : un seul lit pour deux rêves

L’asymétrie de la puissance se mesure avec éloquence sur le continent africain. L’Afrique est devenue un pilier de la politique internationale de Pékin comme de New Delhi. Mais les approches des deux géants asiatiques contrastent fortement.

D’un côté, la Chine, dans une logique impérialiste et hégémonique, a su construire en vingt ans un véritable espace diplomatique et stratégique à travers le FOCAC (Forum on China-Africa Cooperation, Forum sur la coopération sino-africaine), objet d’une approche par le haut où l’État-stratège chinois veille à assurer son influence, à étendre son tissu diplomatique et politique, à sécuriser ses approvisionnements et à remporter des marchés (nouvelles technologies comprises). Ainsi, la Chine est aujourd’hui le premier partenaire commercial de l’Afrique, pourvoyeur de prêts (plus que d’investissements directs) et prestataire de services. La dette contractée par les pays africains en direction de la Chine a explosé, illustration de la formule de John Adams (président des États-Unis de 1797 à 1801) : « Il y a deux manières de conquérir et d’asservir une nation, l’une est par les armes, l’autre par la dette. » La livraison de matériels médicaux à plusieurs pays du continent pour les aider à lutter contre l’épidémie de Covid-19 assoit un peu plus l’image d’une Chine à l’offensive tant diplomatiquement que stratégiquement.

La présence humaine et économique de l’Inde, héritage de l’expansion coloniale britannique (15 % de la diaspora indienne dans le monde vit en Afrique), lui donne une aura bien différente. Ses efforts diplomatiques envers le continent se sont intensifiés depuis une grosse dizaine d’années. Les échanges entre l’Inde et l’Afrique croissent de manière exponentielle. En 2018, l’Inde a ouvert 18 ambassades à travers tout le continent, traduction du retard pris par les autorités indiennes en matière de politique africaine.

Le sommet IAFS (India Africa Forum Summit , Forum du Sommet Inde-Afrique) lancé en 2008 se veut plus proactif et semble devenir un contrepoids aux initiatives chinoises. L’Inde crée des conditions plus équilibrées avec l’Afrique en matière juridique et financière (à travers des lignes de crédits bancaires, des assurances, etc.). New Delhi exporte également vers l’Afrique des produits plus simples et souvent de meilleure qualité que les produits à bas coût chinois. La formation à distance en télémédecine et MOOC proposée par l’Inde à plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest en est un exemple éloquent.

Espace de convoitise des puissances non occidentales, l’Afrique révèle les convulsions contemporaines du système international : atomisation des acteurs, concurrence technologique, géoéconomie et recomposition stratégique des pôles de puissance.

Malgré la crise sanitaire globale et leur apparente coopération dans des espaces bilatéraux ou multilatéraux, la rivalité stratégique durable de deux puissances hétérogènes (armement, technologie de rupture, soft power, économie et diplomatie), l’une démocratique, courtisée par l’Occident et le Japon, l’autre autoritaire, de plus en plus contestée, ne fera que se renforcer.

Emmanuel Véron, Enseignant-chercheur – Ecole navale, Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) – USPC et Emmanuel Lincot, Spécialiste de l’histoire politique et culturelle de la Chine contemporaine, Institut Catholique de Paris

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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