Dictatures et inspirations

Emmanuel Veron

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Sur notre « île-monde », l’Eurasie, berceau originel de la démocratie moderne, les dictatures fleurissent. Les nommer toutes prendrait un temps inutile. Aussi, doit-on, pour la curiosité, regarder en coin et choisir trois exemples. Chrétienne, musulmane ou bouddhiste, la religion est souvent, du point de vue du dictateur, plus qu’un supplétif du pouvoir autoritaire. C’est un Nord commode, une justification morale, une exigence individuelle qui fait que les masses qui vivent leur pratique religieuse comme un devoir ou une discipline ont une bonne raison d’accepter de subir l’autorité d’un pouvoir totalitaire. On rassure les tyrans. Les exemples de Moscou, la troisième Rome, d’Istanbul siège du dernier vrai Califat et de la junte bouddhiste de Naypyidaw en Birmanie éclairent la méthode.

Vladimir Vladimirovitch Poutine aime se recueillir et être filmé au mont Athos, s’entretenir pieusement avec le métropolite de Moscou, punir les « Pussy Riot » et exalter la foi, cette vraie foi russe si liée à la terre sainte et héritière des excommunications croisées de 1054. Recep Erdogan, probablement encore plus ignorant de théologie que son alter ego russe se souvient que le traité de Sèvres l’a privé des lieux saints de l’islam sunnite et chiite, autrefois sous le joug de ses prédécesseurs stambouliotes, califes de leur état. Donc il encourage le port du voile et réaffecte la plus ancienne grande basilique chrétienne au culte musulman. Enfin de très actuels -et récidivistes- généraux verts et leurs moines safrans qui tous vivent grassement de la confiscation économique de la Birmanie chassent les parasites musulmans et chrétiens afin de consolider cette pureté birmane inaccessible à ceux qui ne vénèrent pas Bouddha.

Ainsi les peuples sont-ils gratifiés d’une martingale idéologique qui émascule un peu plus la conscience politique. Bien fait pour eux, les peuples ont les gouvernements qu’ils méritent ! Si la dimension religieuse constitue incontestablement une consolidation du pouvoir, elle ne fait qu’accentuer leur isolement. Quel pays musulman peut soutenir la Birmanie bouddhiste ? Comment défendre les Arméniens contre ces turcophones d’Azéris au nom de la chrétienté ? Est-il possible d’être Turc et Chypriote ?

Les dictatures finissent toujours par disparaître. Cela peut prendre un an, dix ans ou un siècle, mais les accapareurs de pouvoir finissent presque toujours renversés. La Chine et la Russie, qui empêchent la communauté internationale de faire une douce pression sur le Général Min Aung Hlaing et sa junte birmane, devraient comprendre que la perspective dans laquelle elles inscrivent leur action au conseil de sécurité est plus un aveu de faiblesse qu’une démonstration de puissance. A l’égal de Serguei Lavrov qui voulant humilier Josep Borell et nous tous européens, ne fera que décourager un sentiment « capitulard » qui pourrait sommeiller dans l’Union. Tout comme Recep Erdogan qui fait d’une merveilleuse basilique du VIe siècle une mosquée, ne fera que renforcer le désir des Grecs et des Bulgares de vivre en Thrace et en Ionie aussi paisiblement qu’ils le firent sous Byzance.

Petits calculs, petite politique, irrédentisme et alibis de foi faucheuse, ces éternels ingrédients font toujours de mauvaises stratégies. Pragmatisme, froideur et passion pour la vraie démocratie sont nos meilleures armes. Servons-nous-en !

PIERRE BROUSSE

Le 6 février 2021

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