Des conséquences du « Sac du Capitole »

Pierre Brousse

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L’Histoire se fait rarement en une seconde, une journée, un mois ou un an. Pourtant, la décapitation de Charles Ier, les matinées de Castillon ou de Pearl Harbour, ont, en quelques instants puissamment ponctué de lentes et profondes évolutions du monde.

Un « sac du Capitole » a eu lieu le 6 janvier 2021 ; quelques jours plus tôt, le 1er Janvier 2021 c’est pour de bon le Brexit.

Deux journées en pleine pandémie, le monde se découvre changé.

Le 15 juin 1215 la Magna Carta imposée à Jean Sans Terre par ses barons a créé un cadre institutionnel nouveau : les pouvoirs du Roi sont « encadrés ».

Beaucoup plus tard le 27 mai 1679 le Parlement de Westminster émet l’Habeas Corpus recipiendum qui protège les droits individuels de l’arbitraire du pouvoir.

Puis, le 13 février 1689 ce sera l’essentiel : le « Bill of Rights », pierre angulaire du parlementarisme moderne.

Enfin le 4 mars 1789 la ratification de la Constitution américaine par onze États fonde la démocratie moderne. Dans le fil des évolutions britanniques, elle sera l’essence du « soft power » américain. Les Institutions et la pratique du pouvoir qu’elle engendrera seront à la source de la prééminence occidentale sur le monde qui aura duré jusqu’à la fin du XX éme siècle.

Chacune de ces étapes a sanctionné des évolutions sociétales souvent erratiques. Mais qui sur la durée, ont donné de bons résultats en matière d’égalité, de libertés individuelles et de citoyenneté.

L’assaut du Capitole de Washington, donné par une foule étrangère à la conscience démocratique, aveuglée et manipulée par de multiples colères, sanctionne non seulement les années Trump mais aussi l’évanouissement progressif de la suprématie américaine reconstruite après le Watergate et la défaite du Viêt-Nam.

Cette « Restauration » américaine d’une trentaine d’années s’est appuyée sur l’attractivité du modèle institutionnel et sociétal américain en dépit de ses défauts, et s’est aussi nourrie de la déconfiture et de l’implosion de la société soviétique.

En dégradation lente et incontrôlée depuis le 11 septembre 2001 et la crise financière de 2008/2011, les États Unis sont aujourd’hui une société profondément fracturée dont les institutions sont gravement contestées et ont fabriqué une méfiance aigüe de la part de leurs alliés historiques ou de leurs pays « clients ».

Cerise sur le gâteau, le pays et sa majorité sénatoriale ont donné, au cours des quatre dernières années un gouvernement imprévisible et grotesque mené par un élu amoral à la philosophie antidémocratique dont on a de plus pu souvent douter de la bonne santé mentale.

Pire, l’essentiel de l’élite du pays n’a pas conscience de l’énormité de l’image négative et ridicule que l’Amérique donne aujourd’hui à l’opinion publique mondiale.

La mesure de la perte de prestige est presqu’absente. Ce fut récemment mesuré lorsque le Secrétaire d’État sortant, Mike Pompéo, a donné le 10 décembre 2020, via un tweet, des leçons de démocratie électorale à l’Ouganda.

Si le ridicule ne tue pas, il lobotomise.

Le modèle de la société américaine qui faisait rêver le monde est mort.

Rome n’est plus à Washington.

Ces désordres passés et le manque de réalisme actuel auront de lourdes conséquences sur la future politique étrangère américaine et par conséquent sur le monde à venir.

Les vassaux d’hier, parfois qualifiés d’ennemis (foes) par Donald Trump vont vivre seuls sans tuteur ni protecteur.

Entre européens et américains cette situation sera délicate et stimulante.

Il faudra se fréquenter au mieux en égaux, au pire en cousins qui ne s’aiment plus. D’un côté sans révérence, avec arrières pensées et de l’autre, sans compréhension de la situation, avec une pointe d’animosité.

Notre emplacement, secondaire par rapport au théâtre principal qu’est devenu l’Océan Pacifique, en nous dissimulant, nous ouvrira de nouvelles opportunités avec les alliés de l’Amérique qui ont perdu confiance et les passagers clandestins de sa puissance devenus orphelins.

L’Amérique sait aujourd’hui que Nancy Pelosi n’est pas Junon et que Donald Trump malgré un réel effort capillaire n’est pas Brennus.

Presque tous les émeutiers auront aussi appris, soulagés, que la roche tarpéienne n’est pas assez proche du Capitole pour les condamner.

Ultime chance pour les États Unis, le président, bien que vaincu et ayant humilié son pays et la majorité de ses compatriotes quitte presque normalement son poste.

Vae victis!

Pour combien de temps ?

Ces heures ahurissantes dont nous avons été les témoins ont marqué une grande étape du déclin de l’Amérique et de l’Occident démocratique.

La première puissance économique et militaire du monde, s’est dépouillée de son « soft power ».

Son peuple privé de références institutionnelles , pour plus d’un tiers composé de potentiels émeutiers et d’une masse importante qui remet en cause les fondements du contrat social, saura-t-il se soigner ? 

Quand la première puissance a posé un genou à terre, sa propre reconstruction, appelle aussi à une redéfinition des rapports de pouvoir dans le monde entier

Dans le fil des interrogations suscitées par les évènements du 6 janvier à Washington il est certain que, volens nolens, les cartes des politiques étrangères vont être rebattues.

Les modifications visibles vont concerner d’abord la Chine, en second lieu l’Europe et certains aspects visibles du multilatéralisme. Dans ce cadre il est intéressant de se pencher sur le Royaume Uni qui sort de l’Union Européenne sans cap.

A rebours de la rationalité historique, simultanée avec l’émeute américaine, la cristallisation du Brexit ajoute quelques aléas.

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Si le 1er janvier 1973 la Grande Bretagne a rejoint l’UE, dans le reniement de son esprit et de sa culture insulaire, elle poursuivait cependant la stratégie séculaire visant à entretenir les divisions des puissances continentales.

A ces deux reniements majeurs s’ajoutait le principe d’un abandon partiel mais significatif de la souveraineté absolue du Parlement de Westminster. Une partie de l’opinion publique britannique, dès l’emblée, considéra qu’il s’agissait d’une sorte de viol de la démocratie.

C’est elle qui bien qu’ayant sociologiquement changé a entraîné un demi-siècle plus tard, d’une courte majorité, le pays vers la sortie.

Le Brexit, voté au mépris des usages de la démocratie représentative, fondé sur l’émotionnel cherche maintenant sa rationalité.

Le Royaume va-t-il rester Uni ? Dans quel cadre international ? Avec quels messages ? Quel sort doit être réservé à son actuelle vassalité vis-à-vis des USA ? Dans quelle mesure le CANZUK est-il un rêve ? Quelle aptitude le pays va-t-il déployer vers l’Océan pacifique plutôt que dans son voisinage ?

En matière de relations internationales, plus la page est blanche plus l’exercice est difficile.

Dure tâche que d’être un exemple historique rarissime d’évasion d’une forte coalition économique politique et culturelle. Cela, pile à l’instant où se pose la question de savoir comment compléter la richesse par la puissance.

Les Européens sont plus seuls que jamais. Il va leur falloir non seulement structurer déstructurer ou restructurer leur bloc ; mais aussi être capables de donner l’exemple d’un modèle de société démocratique, prospère, vertueuse, prometteuse !

On démarre dans la pandémie avec nos divisions et nos abandons, face aux dictatures ou quasi-dictatures qui accélèrent en mettant à profit le déclin de l’Amérique.

Pourtant c’est notre moment, celui d’agir, d’être à l’initiative ; les générations en charge de ce siècle ne doivent pas le laisser filer, il en va de l’avenir de notre seule vraie richesse : la démocratie.

Souvenons-nous de quelques viatiques.

Notre civilisation européenne est incomparablement meilleure que le modèle de pouvoir promu par la Chine ou par des dictatures ordinaires.

Nous avons perdu beaucoup de batailles en négligeant de « mettre à plat » les complexités et en jouant aux « bons élèves » face aux révoltés.

La protection et la promotion de la démocratie occidentale est aujourd’hui l’affaire d’une Europe inspirée, idéologiquement cohérente, décidée à se débarrasser de l’héritage de renoncement des générations qui ont fait la deuxième moitié du vingtième siècle.

Il ne faut ni insulter l’intelligence de l’électeur ordinaire, ni le crétinisme de l’émeutier potentiel et rester ferme face aux agressions des personnes ou des États.

Nous entrons dans une ère nouvelle.

Le moment, comme toujours n’est pas idéal ; mais pour paraphraser Victor Hugo il nous faut contribuer à « donner la lumière » pour bâtir une puissance européenne continentale démocratique influente et protectrice.

PIERRE BROUSSE

Paris le 21 Janvier 2021

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