Les leçons de la tournée européenne du ministre chinois des Affaires étrangères

Emmanuel Veron

Partager sur facebook
Partager sur linkedin
Partager sur twitter
Partager sur email

Emmanuel Véron, Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) – USPC

« La Chine est tout à la fois un partenaire, un concurrent et un rival systématique », a souligné Jean‑Yves Le Drian, chef de la diplomatie française, le 26 août dernier lors de l’Université d’été du Medef. Formule hardie, sinon complexe, qui résume les enjeux de la tournée européenne effectuée du 25 août au 1er septembre par son homologue chinois Wang Yi.

Wang Yi, diplomate de carrière (ancien ambassadeur de la RPC au Japon entre 2004 et 2007), est ministre des Affaires étrangères depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2013. Membre du Conseil d’État et du Comité central du PCC, ce natif de Pékin incarne la diplomatie de Xi Jinping. Sa mission : faire entendre la voix de la Chine et affirmer son statut de grande puissance, proposant au monde une voie alternative à celle de l’Occident.

Le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi s’adresse aux médias lors d’une conférence de presse commune avec son homologue allemand à Berlin, le 1er septembre 2020. Michael Sohn/Pool/AFP, FAL

Une importante opération d’influence pour Pékin

Cette visite n’a pas seulement eu pour objectif d’obtenir la signature de quelques accords commerciaux (énergie, agroalimentaire, etc.). Elle a eu un sens très stratégique pour Pékin, qui cherche, dans le cadre de sa rivalité avec les États-Unis, à pousser ses pions en Europe, en particulier sur la 5G.

Le ministre vient d’effectuer entre le 25 août et le 1ᵉʳ septembre une visite en Europe de l’Ouest (laissant l’Europe du Sud au conseiller diplomatique du Parti communiste chinois, Yang Jiechi), à travers cinq pays stratégiquement sélectionnés (l’Italie, les Pays-Bas, la Norvège, la France et l’Allemagne), sans passer par Bruxelles et en évitant l’Autriche, le Royaume-Uni, la République tchèque, le Danemark, la Pologne et la Slovénie, qui ont tous refusé la 5G de Huawei.

Symbole important, il s’agit de la première visite étrangère de Wang Yi en dehors du territoire chinois depuis le début de la crise sanitaire et du confinement.

Lors de cette tournée, l’émissaire de Xi Jinping, dans une logique asymétrique, a rencontré plusieurs chefs d’État et de gouvernement. La réciproque serait aujourd’hui inenvisageable.

Ce n’est certes pas une première. Par exemple, le président Emmanuel Macron a déjà rencontré Wang Yi à plusieurs reprises. En revanche, c’est inédit dans le contexte tendu et compliqué du système international d’aujourd’hui. De cette façon, Xi Jinping, qui demeure pour sa part sécurisé à Pékin alors que le virus n’a pas disparu, souligne la dissymétrie et la non-réciprocité des relations diplomatiques entre la Chine avec les autres États, en dehors des États-Unis.

Les sujets de discussion et de négociation ont été nombreux. Pour Pékin, l’enjeu était double : redorer son image et sortir de son isolement diplomatique (relatif), et s’assurer autant que possible de l’expansion des réseaux 5G et de la firme Huawei, inféodée au Parti-État.

Cette visite a donc constitué une très importante opération d’influence pour la Chine, d’autant plus que celle-ci prépare (en partie) le prochain sommet Chine-Europe, à Leipzig (Allemagne), mi-septembre prochain – en présence, cette fois, de Xi Jinping.

Sa tournée a notamment permis à Wang Yi de saluer discrètement quelques ambassadeurs chinois en poste en Europe et situés à l’avant-garde des intimidations et des intoxications de la « diplomatie des masques », désormais mieux connus sous le nom de « Loups guerriers ». Plus ouvertement, et en lien avec les inquiétudes du Parti sur l’économie chinoise, le chef de la diplomatie de Pékin a promu le multilatéralisme, le libre-échange et le maintien des chaînes d’approvisionnement en Chine. Et naturellement, l’amnésie structurelle sur l’histoire récente du virus perdure, les autorités de la RPC cherchant à écarter toute responsabilité du régime dans l’épidémie.

L’Europe, terrain de l’affrontement sino-américain

La crise sanitaire mondiale partie de Wuhan a accéléré la forte détérioration des relations entre les États-Unis et la Chine en cours depuis plusieurs années. Le dispositif de sanctions de l’administration américaine est monté en puissance ces derniers mois, visant les entreprises chinoises jugées complices de la répression des Ouïghours, et d’autres considérées comme impliquées dans la militarisation de la mer de Chine méridionale. Plus encore, Huawei rencontre de très sérieux problèmes d’approvisionnement en semi-conducteurs et, très prochainement, les puces sous licence américaine seront interdites.

La compétition entre Pékin et Washington en matière stratégico-militaire et dans le domaine des hautes technologies et de rupture (5G, intelligence artificielle, semiconducteurs, etc.) se concentre de plus en plus sur le continent européen. La Chine voit dans le « partenaire européen » un facteur déterminant dans sa stratégie de dépassement de la puissance étasunienne.

Cette première visite dans le contexte de crise du Covid-19 est un signal fort et clair envoyé à l’administration américaine, qui vient alimenter la perception d’une Chine toute-puissante sur le vieux continent. Le déploiement de ses nouvelles technologies est donc crucial. L’objectif est d’accroître la dépendance de l’Europe envers la Chine et, dans le même temps, de diluer le poids stratégique et technologique américain. Les mots de la diplomatie chinoise sont éloquents : « Nous invitons l’Europe à rejeter la mentalité de Guerre froide » – une mentalité qui, selon Wang Yi, détermine les relations entre l’Occident et la Chine depuis la crise du coronavirus… Le sillon tracé par la diplomatie chinoise est net. La Chine veut une Europe docile, dispersée, affaiblie et détachée des États-Unis.

En contraste avec la tonitruance des « Loups guerriers » évoqués plus haut, Wang Yi et ses subordonnés se montrent relativement discrets ces derniers mois, ce qui s’explique par les réticences de plusieurs pays européens à se doter de la 5G chinoise, la remise en question des chaînes d’approvisionnement depuis la Chine et par les difficultés économiques internes.

Depuis l’éclatement de la crise sanitaire, la perception de la Chine s’est nettement dégradée auprès des opinions publiques européennes et, aussi, d’un certain nombre d’élus de divers niveaux. Les répressions et la nouvelle Loi sur la sécurité à Hongkong, les intimidations musclées envers Taiwan, les violences physiques, morales et culturelles à l’endroit des Ouïghours, comme l’expansion autoritaire en mer de Chine méridionale ont toute été portées plus largement à l’attention du grand public.

Corollaire : la 5G chinoise semble moins séduire qu’auparavant. Ces derniers mois, les opinions du monde entier ont pris conscience que la 5G mise en place par Huawei, corrélée aux progrès de l’IA, allait permettre au Parti-État chinois de se livrer à une collecte massive de données. En Norvège (où la Chine voit un potentiel tactique dans sa stratégie arctique), l’opérateur Telenor a préféré le Suédois Ericsson. Les Pays-Bas prévoient de bannir certains opérateurs selon les secteurs (notamment critiques). La France fait le choix d’une voie médiane, en voulant protéger ses secteurs critiques : il n’y a pas d’interdiction de Huawei mais des autorisations non renouvelables de moins de cinq ans sont prévues. L’Allemagne doit donner sa décision très prochainement.

Une image dégradée et un réel besoin de « réciprocité »

Nombre de pays européens reconsidèrent aujourd’hui leur relation à Pékin. Les propos récents de Jean‑Yves Le Drian en attestent :

« Il s’agit d’obtenir de la Chine une ouverture réciproque de son marché […] nombreuses pratiques restrictives qui y perdurent […] les transferts forcés de technologies […] concurrence inéquitable… »

De son côté, Wang Yi a réitéré lors son passage à Oslo que « le virus ne vient pas nécessairement de Chine ». De quoi renforcer la méfiance des opinions et des responsables politiques occidentaux à l’égard du régime du Pékin.

Signe des temps, au moment même de la tournée européenne du ministre chinois Taiwan a ouvert à Aix-en-Provence une antenne de son bureau de représentation en France, ce qui témoigne du maintien et du renforcement des liens entre l’île et l’UE, malgré les critiques et les mises en garde du porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères Zhao Lijian.

En Italie, l’activiste hongkongais Nathan Law, récemment réfugié à Londres, a rencontré une délégation de députés italiens. Il a également envoyé une lettre au président Emmanuel Macron. Aux Pays-Bas, le député Martijn van Helvert, membre de l’IPAC (Inter-Parliamentary Alliance on China) (réseau réunissant des parlementaires d’une dizaine de démocraties du monde créé en juin dernier pour sensibiliser l’opinion sur la réalité du régime chinois), a sollicité un entretien avec Wang Yi au sujet de la répression des Ouïghours, de Hongkong et des droits humains. Le ministre chinois n’a pas donné suite. Mais le chef du gouvernement néerlandais, Mark Rutte, lors d’une conférence de presse commune, a largement et très ouvertement abordé tous ces sujets.

Ces sujets ont également été repris et développés à Paris, à Oslo (alors même que Wang Yi déconseillait aux Norvégiens de nommer une fois de plus des ressortissants de Hongkong au prix Nobel de la paix) et à Berlin, sur fond de mobilisation des opinions (dans l’espace public ou sur les réseaux sociaux). Si, ces vingt dernières années, l’autoritarisme, voire le totalitarisme du régime a été largement mis de côté, de peur de se mettre la Chine à dos, les opinions publiques se font désormais entendre, dans un élan nouveau, mieux structuré et plus déterminé.

Les dynamiques de recomposition des relations avec la Chine trouveront un espace adéquat à l’échelle de l’UE (tant au niveau industriel que diplomatique ou sécuritaire et stratégique). Au total, la visite de Wang Yi n’a pas rencontré un grand succès ; toutefois, la température prise au sujet de la 5G et plusieurs rencontres de haut niveau (Conseil constitutionnel, think tanks, etc.), permettent à Pékin d’envisager avec froideur le prochain sommet sino-européen et la poursuite de la compétition avec Washington sur le Vieux Continent. C’est, pour l’Europe, un moment de vérité.

Emmanuel Véron, Enseignant-chercheur – Ecole navale, Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) – USPC

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Inscrivez-vous à notre newsletter
et recevez tous les derniers articles