Qui de la poule fait l’œuf ?
La cruciale faiblesse de nos démocraties vieillissantes, c’est ce moloch qui s’appelle l’État‑providence et sert de canne à des peuples qui craignent chaque matin que le ciel ne leur tombe sur la tête.
Protégé par le vote majoritaire de ses nombreux obligés et employés, il avale en France (endettement annuel supplémentaire inclus) près de 60 % de ce que le pays produit annuellement ; et cela ne suffit pas !
Suivant la dérive naturelle de toute structure autocontrôlée, notre État non seulement n’accomplit pas convenablement ses tâches, mais la qualité de ses propres institutions, de ses organisations et de son personnel s’effondre. Pis ! Les structures de contrôle, Justice et Police, sont affectées du même mal : médiocrité croissante du personnel d’encadrement, faible reconnaissance portée au personnel d’exécution. Résultat : dégradation générale assurée, introspection malvenue.
Corrélativement, toute donnée porteuse d’un jugement défavorable sur l’action de l’administration ou de ses ramifications est dissimulée, voire truquée.
La comptabilité du coût des retraites en est le parfait exemple. Pendant une trentaine d’années, les grandes administrations du pays et toute sa classe politique ont caché les vrais chiffres par une savante et malhonnête prestidigitation des dépenses instantanées et futures.
Avec pour résultat, aujourd’hui, un déficit qui représente un tiers de leur coût annuel et, en cumulé sur trente ans, quasiment le montant total de notre dette publique.
Nulle sanction politique, aucune recherche ou mise en cause de responsabilité, nulle enquête, un entre‑soi complice de hauts fonctionnaires et d’élus ; le peuple est d’accord ; il en veut même encore plus… Alors !
Le tour de force aura consisté, via l’État, à faire faire aux Français une chose que toute morale familiale rejette : mettre les parents à charge de leurs enfants. Et, en même temps, engager le pays vers la banqueroute.
L’opposition entre improductifs parasites et producteurs privés non assistés s’exacerbe. Entrepreneurs et entreprises sont vilipendés pour des profits souvent minces et toujours insuffisamment partagés.
Le théorème du socialiste Helmut Schmidt, les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après‑demain, reste inconnu, surtout si les profits procèdent d’activités situées à l’extérieur de l’Hexagone.
Notre classe politique est naturellement à l’image de son électorat. Elle utilise les passions du peuple pour les utiliser à son profit.
Dans la sphère publique, courage, honneur et vérité se sont évanouis. C’est pourquoi l’impotence de l’État qui ajoute à l’incompétence de ses agents est mère d’une kakistocratie, au fond rassurante pour l’électeur et l’abstentionniste. Ces derniers haïssent l’État et ses agents prédateurs qui ne leur en « donnent pas pour son argent » !
Le demi-siècle précédent a construit, par un clientélisme politique forcené s’appliquant à l’administration centrale comme à l’administration territoriale, un appareil d’État mal commandé, aboulique et impopulaire.
Les vraies forces productives fuient et mettent tout ce qu’elles peuvent hors de portée d’une administration prédatrice, irresponsable, dressée pour l’attaque des élites du monde économique.
Ce que l’on appelle Justice protège presque systématiquement l’État contre le citoyen surtout s’il s’expose.
Asservi par le « sensationnel », pourvoyeur de chiffre d’affaires, le monde de l’information évite une pédagogie impopulaire qui traiterait les nombreux écueils plantés sur la route de la modernité. Ses clients sont volatils : urbains et non urbains, assistés, classes moyennes ou puissants potentiels apatrides. Tous, sans horizon clair, ne savent rien, donc savent tout. Alors les médias, dans leur propre intérêt, n’ont rien à leur apprendre et ne font que cumuler colères et frustrations, qui alimentent bien la machine médiatique.
L’honneur du citoyen est de prendre parti et de contribuer à construire un avenir collectif. Comme souvent dans la Grèce antique, servir l’État doit être synonyme de sacrifices personnels.
Dans un tel cadre, la reconstruction d’un État efficace passe par quelques étapes simples. D’abord, un centrage de tout son appareil sur les tâches régaliennes et la limitation de la redistribution à un niveau n’excédant pas une quarantaine de pour cent de la richesse produite par l’économie l’année précédente.
Puis, comme à Singapour, la construction d’un appareil administratif et gouvernemental, aux compétences claires, précises et contrôlées, en employant des agents de qualité, récompensés ou sanctionnés en fonction de leurs résultats.
On s’assurera enfin d’une absence de porosité entre fonctions administratives et fonctions politiques.
Les élus devront recevoir et assimiler une formation politique élémentaire ; le renouvellement des mandats devra être limité.
Enfin, une liste d’infractions ou de fautes portant atteinte bien commun définiront un régime d’incompatibilités avec un mandat d’élu ou un emploi dans la fonction publique.
Après l’austérité grecque, recherchons la vertu romaine.
PIERRE BROUSSE
1er octobre 2026
*Ancien Chancelier d’Allemagne Fédérale 1974-1982