POUR UN ÉTAT DE NOTRE TEMPS

Pierre Brousse

Le processus de construction de l’État est un sujet qui, malheureusement, intéresse peu les opinions publiques. Pourtant, à l’orée des bouleversements de société, il y a toujours eu des réflexions profondes sur sa structure générale.

Il est difficile de mesurer le degré d’intégration culturelle de la société française nécessaire à la compréhension du fonctionnement des mécanismes de l’État. En revanche, il devrait être simple de mesurer les flux internes d’investissement et de redistribution qui irriguent tout pays constitué en État.

Un tel résumé, trop bref, conduit à l’idée élémentaire que n’importe quelle comptabilité publique devrait faire apparaître ces flux.

Depuis nos premiers États généraux, et dans le droit fil de l’exemple anglais de la Magna Carta, le représentant de la collectivité se doit de justifier ce à quoi sert l’impôt, s’il existe.

Les chanceliers normands, qui répartissaient l’argent dans des boites noires et blanches symbolisant un échiquier, se pliaient à une discipline comptable rigoureuse, très respectueuse de l’argent public.

Or, ici, en France, au XXIe siècle, il est impossible pour le commun des mortels de savoir précisément ce que l’État perçoit et à quelles dépenses il affecte ses recettes.

Il n’existe pas de comptabilité « consolidée » et « déconsolidable ». Les mentions de recettes et de dépenses sont « croisées » ici, sans être « nettées » là. Ainsi, le Conseil d’orientation des retraites, organisme officiel, fut capable d’énoncer pendant des années que les régimes de retraite étaient à l’équilibre alors que leur déficit tout compris (public et privé) était supérieur à cent milliards d’euros annuels !

Nulle sanction, nulle explication publique n’a été demandée à ceux qui ont commis ce qui constitue une grave trahison.

Au sommet, le Parlement, la bureaucratie de Bercy et les gouvernements qui dissimulent recettes et dépenses, commettent de manière continue depuis presque un demi-siècle un crime politique qui discrédite tout le pays.

C’est pourquoi à la crise financière s’ajoute une crise politique gravissime qui, entre autres conséquences, brise la confiance du peuple dans ses représentants.  Mécaniquement, on déprécie le statut de l’élu et on mine l’action du pouvoir exécutif. Enfin, par capillarité, on fait surgir une mise en cause de l’équilibre des Institutions.

Cette situation s’aggrave d’autant plus que les avatars de l’Histoire nous servent une crise démographique profonde, accompagnée d’une évolution très rapide du modèle économique et social. Notre société de services postindustrielle bascule à marche forcée dans le monde numérique.

Le rêve de l’État-providence de la deuxième moitié du XXe siècle est mort. 

Au quart du XXIe, tout est contre lui. Le soutien croissant aux improductifs est demandé à un nombre réduit d’actifs confrontés, sans le comprendre, à un changement de paradigme productif qui en déclasse beaucoup et mènera à un chômage massif.

Changeons de République, disent les uns ; ne changeons rien, disent les autres.

Tous ont tort.

Il faut bien sûr réformer l’État-providence ; il faut bien sûr adapter nos Institutions et réformer l’État en profondeur. 

Le numérique permet déjà des gains de productivité époustouflants dans le domaine de l’administration, de l’éducation, de la production de biens et de l’aménagement du territoire. Utilisons-le sagement et prudemment !

Cela devrait permettre une restructuration de l’appareil d’État local, régional et national et de trouver plus d’agilité pour les domaines régaliens.

La fonction publique pourra alors redevenir un corps efficace, engagé dans une permanence d’action publique de qualité, non partisane, au service de la population, aux ordres du Gouvernement, contrôlée par le Parlement et sanctionnée par une Justice elle-même apolitique et responsable.

Sur ce socle-là, notre fonctionnement constitutionnel, organisé autour d’un parlementarisme rationalisé, coiffé par un président arbitre ou recours si nécessaire, permettra d’affronter démocratiquement les grands défis de la nouvelle société numérique.

Le fondateur de la Cinquième République, soucieux de la gouvernabilité de l’État, disait le 31 janvier 1964  : « la Constitution, c’est un esprit, des institutions, une pratique ».

Gardons l’esprit et modernisons la pratique.

Le général de Gaulle quitta volontairement le pouvoir après l’échec d’un référendum consacré à l’organisation de l’État. 

En réalité, il fut chassé par un Sénat pétrifié.

Les comptes de la France étaient en ordre.

PIERRE BROUSSE

1er novembre 2026

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