ALEA JACTA EST

Pierre Brousse

Salué par la formule d’un César déjà quinquagénaire, le passage du Rubicon, qu’un latiniste de cuisine, joueur de poker, pourrait traduire par « tapis », fut le préliminaire à son affrontement avec Pompée et le Sénat.

Le combat allait bizarrement avoir lieu en Grèce, à Pharsale (9 août 48 av. J.-C.)

À la surprise de tous, le faible César allait vaincre le plus glorieux général romain, Pompée, son ex-beau-fils, veuf, presque sexagénaire.

Les deux disparurent vite : Pompée, assassiné le 28 septembre 48 av. J.-C. sur ordre du dernier Ptolémée, et César le 15 mars 44 av. J.-C., trahi par les siens.

Au fond la petite phrase a dressé l’acte de décès de la République romaine.

Sic transit.

Sur les terres de Chypre puis de la Grèce, en cette fin avril, les Européens ont quasiment tous, collectivement et presqu’unanimement, articulé la prise de conscience de leur grande fragilité géopolitique.

L’Amérique ne les considère plus comme des alliés mais comme d’inutiles sangsues ; Chinois et Russes accompagnées par d’autres BRIICS* ne les abordent pas comme de potentiels partenaires mais plutôt comme des adversaires. 

L’essentiel dans l’analyse du phénomène est de ne pas se perdre dans les innombrables nuances des postures politiques nationales. Pour être pratique, la binarité doit être la règle. 

Pourtant, dès Obama 1, il était manifeste que l’Amérique tournait la page d’un siècle impérialiste. Cette période, ouverte au début du vingtième siècle, par une escroquerie : la non-ratification du traité de Versailles négocié à sa main par le président Wilson. 

À cette époque, l’adversaire était déjà l’Europe et ses empires.

C’est au cours du dernier quart de siècle que cette opposition, estompée dans l’après Deuxième Guerre mondiale notamment du fait de l’agression japonaise sur l’Amérique, s’est à nouveau affirmée. D’abord Suez, puis le Vietnam et enfin la chute du Mur de Berlin. Ensuite Bush fils qui s’enlise en Afghanistan, se noie en Irak. Enfin ses successeurs qui vont se tourner résolument vers le Pacifique pour y rencontrer des adversaires à leur taille pourtant peu disposés au moindre cadeau. Cela tandis que nous, vieux vassaux obéissants, servons de paillasson à une administration Trump imprévisible, auquel nul ne se fie, sauf quelques-uns, naïfs, peureux ou extrémistes « vendus » qui prospèrent en Allemagne, en France, en Italie, en Hongrie, en Slovaquie, en Slovénie, en Serbie, en Bulgarie ou au Royaume-Uni.

La bonne nouvelle est que depuis peu le consensus se cristallise contre ces derniers.

Il va falloir le défendre.

Le chemin de la totale indépendance du continent sera probablement long et difficile. De fait, les vieux européens n’ont pas le choix : ils devront lutter, sauver l’Ukraine sans y perdre leur âme, ne pas hésiter à se séparer des trainards ou des petits malins, accepter et lutter contre des disettes énergétiques ou technologiques, assumer la crise démographique et ses conséquences, revoir les termes des États-providence, etc.

Enfin, comme l’aurait dit le Général, il faudra à nouveau accueillir le Royaume-Uni dont l’Angleterre mais « toute nue ». 

Européens face à l’Amérique, nous sommes comme César face à Pompée, en infériorité.

D’abord, il faut commencer par protéger nos savoirs et nos données. Puis, structurer et articuler entre elles nos armées qui doivent, elles aussi, être indépendantes de fournisseurs étrangers. Ce qui ouvre la question de notre souveraineté industrielle et financière.

Nos « mains » sont fortes, il faut seulement avoir la volonté de les jouer.

Le plus difficile réside dans la construction institutionnelle. Les opinions publiques sont malheureusement « molles » et frileuses sur le sujet. 

L’historique et inévitable « force » des nations joue négativement. C’est-à-dire qu’une consultation directe des peuples sur la construction d’Institutions plus fédérales risquerait un échec funeste. Souvenons-nous du référendum de 2005.

Pour une organisation nouvelle des pouvoirs publics, le modèle suisse est inspirant mais pas transposable. 

Néanmoins, il faut « rapidement » que nous soyons capables de produire et ratifier un « Objet Politique » original : mélange de Fédération pour les pouvoirs civils et de Confédération pour la Défense, doté d’institutions démocratiques réactives, capables d’inspirer et de contrôler l’activité des peuples.

UNGUIBUS ET ROSTRO * 

*BRIICS : Brésil, Russie, Inde, Indonésie, Chine, Afrique du Sud

Pierre Brousse

1er Mai 2026

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