Immigration : le réquisitoire de Claude Malhuret contre l’angélisme et le déni
Lors du débat sur l’immigration, Claude Malhuret livre une charge mémorable contre le populisme et « les professionnels de l’indignation ». Entre ironie cinglante et hauteur de vue, le sénateur dénonce l’hypocrisie du débat public et appelle à une approche rationnelle de la politique migratoire.
Briser le tabou
D’emblée, Malhuret refuse l’intimidation morale. Évoquer l’immigration, observe-t-il, déclenche aussitôt la « phrase réflexe », celle du « vous faites le jeu du Front National », comme le marteau du médecin sur un tendon rotulien. Or c’est ce silence imposé, cet « angélisme » et ce « victimisme » qui « mettent les faits en fuite », qui ont éloigné les classes populaires et laissé le champ libre à l’extrême droite. D’où son constat : « les populistes sont aujourd’hui aux portes du pouvoir ». Il choisit donc d’aborder le sujet de front, en renvoyant dos à dos les « ouvreurs de frontières » et les partisans de « l’immigration zéro », ces deux « rhinocéros au cuir épais et à la vue basse » qui prospèrent sur l’irresponsabilité.
Quarante ans d’impuissance
Le sénateur parle d’un « exemple même de l’impuissance publique » : quarante années pendant lesquelles la France a fait, selon la formule de Richelieu qu’il cite, des lois sans les exécuter, c’est-à-dire « autoriser ce que l’on veut interdire ». Les Français, dit-il, ne veulent plus voir les réfugiés noyés, les querelles européennes à chaque arrivée de bateau, les campements le long des boulevards, ni l’exploitation mafieuse. Ils réclament d’abord de comprendre, et des reconduites à la frontière effectives. Malhuret pointe le détournement des procédures d’asile, illustré par le poids des ressortissants albanais et géorgiens, issus de pays pourtant jugés « sûrs ». Il vise aussi l’insuffisance européenne : Frontex ne doit atteindre ses 10 000 agents qu’en 2027.
La vraie question : l’intégration
Mais « l’essentiel est ailleurs ». Derrière l’expression présidentielle d’« insécurité culturelle », Malhuret lit « la crise de l’intégration ». Il en retrace la généalogie. Au début des années 1980, deux mouvements antiracistes s’opposent. France Plus prône « le droit à la ressemblance » et l’intégration républicaine. SOS Racisme défend le multiculturalisme, porté par le « jacklanguisme triomphant ». Le premier disparaît faute de moyens, le second impose le différentialisme. Lorsque Malek Boutih tente plus tard un virage vers l’intégration républicaine, « le mal était fait ». Pour le sénateur, le victimisme et le « dolorisme » ont fini par abandonner les immigrés « à la discrétion de leur communauté » et par nourrir le communautarisme, l’indigénisme et « l’islamo-gauchisme ».
Le démenti des trajectoires réussies
Le défi est réel. Il rappelle qu’un sondage attribue à 27 % des musulmans l’idée que la charia primerait sur les lois de la République. Mais il y voit aussi la preuve que la majorité pense l’inverse. Surtout, il oppose au discours de l’échec les nombreux parcours réussis d’enfants et de petits-enfants d’immigrés, et l’exemple des boat people asiatiques arrivés dans les années 1980 sans parler un mot de français, et parvenus dès la deuxième génération au niveau des Français. Leur force, dit celui qui fut président de Médecins sans frontières : avoir rêvé de notre modèle en fuyant la tyrannie, et refusé « le discours doloriste qui coupe les ailes ».
Un défi adressé à tous
Malhuret conclut en s’adressant au Premier ministre, et au-delà à la nation. Si les vagues migratoires du début du XXe siècle ont été assimilées, c’est parce que la France était alors « sûre de son modèle républicain ». Le plus grand défi, dit-il, est de réussir l’intégration dans un pays « qui voit ses valeurs s’estomper comme s’efface peu à peu à la surface de la mer un visage de sable », et de convaincre Français comme immigrés que ces valeurs ne sont pas seulement celles du passé mais aussi celles de l’avenir. Une question « posée à chacun d’entre nous » et « à notre démocratie ».