La guerre entre l’Iran et les États-Unis qui dure depuis quarante ans aura été perdue par l’Amérique en moins de six mois.
Les quatre-vingts ans d’hégémonie de Washington accueillent les derniers clous de son cercueil.
Rarement l’écart de perspective « temps long / temps court » n’a été aussi marqué.
Dans le « temps long », ni les multiples conséquences de la chute de la démographie des pays développés, ni les canicules, symptôme du changement climatique, n’ont changé la praxis ou le discours politique.
Du Japon à l’Europe, en passant par la Nouvelle-Zélande et la Chine, l’effondrement du niveau culturel moyen des populations occidentales, mesuré du primaire à l’université et qui accompagne l’attrition des populations les plus riches du monde, a rendu les élites politiques rétrogrades ou, au mieux, immobiles.
À la veille de l’apocalypse, on ne pense plus.
Le temps court, lui, est fait de tweets, d’images et de nouvelles souvent plus fausses que vraies. Il envahit, il colonise nos écrans et les écrans de nos enfants. Comme l’architecture « trumpienne », il est sans imagination, sans originalité, de piètre qualité, clinquant et vulgaire.
Le temps long, celui de la grande Histoire — celle qui se construit sur l’addition de tendances à peine perceptibles —, est, lui, bien silencieux partout. Pourtant, il est compris par ceux qui se soucient de la future marche du monde et reste proche de la vérité mécanique des engrenages de l’Histoire. C’est donc un étrange silence qui s’observe quand les démocraties deviennent des dictatures à vocation hégémonique et quand, à force de se battre la coulpe à propos de prétendues fautes commises par leurs ancêtres, on condamne, par la culpabilité, l’Espoir et l’Action.
Idées, économie, structures étatiques, progrès techniques, nature, conditions de vie, tout change, tout doit changer.
Beaucoup voudraient que rien ne change. L’équation de Tancrède*, sanction d’un conservatisme militant, est malheureusement souvent le but de la multitude.
Alors il faut l’espérance. Celle de l’action et de la lucidité.
Le Canada du Premier ministre Carney vient de tracer une voie courageuse. Campé sur des fondations culturelles et économiques, il se bat, prêt à souffrir, et cherche des alliés sans se renier. Face à une pitoyable Amérique MAGA qui se sent flouée mais dominatrice au nom de Dieu, nul doute que, suivant les leçons d’Ibn Khaldoun, le Nord « jeune et aligné » gagnera sur le Sud amorti et dispersé.
À l’extérieur, Trump est et sera contraint, comme Poutine, de poursuivre et d’amplifier une ou plusieurs guerres de trop, dont l’issue ne fait pas de doute : la défaite. Grâce à eux deux, le centre de gravité de la politique planétaire a basculé durablement vers l’Asie du Sud.
La période qui s’ouvre est celle des équilibristes à la poursuite de l’équilibre.
Chapeau à la Turquie, au Pakistan et à l’Arabie saoudite qui viennent de créer un pivot militaire aussi fort qu’inattendu.
Joie à Pékin qui gagne des batailles sans les livrer.
Allégresse à Pyongyang qui se « recave » et se calcifie.
Déception, inquiétude et vigilance à Tokyo, Taipei, Manille, Hanoï, Djakarta et Delhi.
Divisions idéologiques à Jérusalem qui ramènent à la très rude Antiquité de Titus, alors qu’une consolidation géopolitique pérenne d’Israël était à portée de main il y a peu.
À Téhéran, le régime s’est diablement durci et renforcé. Bien que grièvement blessé, tant que le reste du monde ira mal, il pourra faire tourner les tables à Washington.
En Afrique, toujours pareil ! La xénophobie le dispute à la superstition. Chinois et Russes occupent bien le terrain, leurs méthodes sont éprouvées, les résultats très inégaux. D’opulantes élites locales sont très satisfaites, les peuples endurent sans décider.
En Amérique latine, presque tous les pays continuent d’hésiter entre la pire des doxas communistes et les mirages libertariens. Les élites, toujours prêtes à se replier à Miami à proximité d’un Rubio, s’inquiètent du destin du dollar. Il sera difficile de démentir Daron Acemoglu et James A. Robinson**.
Alors l’Europe ? Vieille, encore riche, endettée, de moins en moins productive, travaillée par les extrémismes stimulés ou excités par une « Contre-Reconquista », elle est hésitante sur ses valeurs malgré un petit sursaut à la faveur de l’agression russe sur l’Ukraine. Elle n’a pas encore assimilé la posture de Moscou autodéclarée en 2020 : être la troisième Rome héritière de l’URSS ; pour le moment, seulement, des Kouriles à Kaliningrad.
Cependant, pour notre continent tout est encore possible, le pire comme le meilleur. Nous pourrons préserver notre richesse, notre mode de vie, notre influence, nos valeurs. Cela à condition de sélectionner nos dirigeants en évitant tout césarisme et en obtenant des votes de confiance sur le dessin d’une pente ardue mais prometteuse. À condition aussi de lutter contre la facilité d’un lâcher-prise, suave à l’emblée, mais qui deviendrait très vite cauchemardesque. Les Grecs se souviennent encore des promesses de Tsípras.
Le bon sens et l’Histoire du monde enseignent qu’il faut payer ses dettes pour conserver du crédit.
Gardons-nous des marchands d’illusions qui dissimulent l’avidité derrière médiocrité et malhonnêteté.
Tout est possible avec de l’éthique et beaucoup d’espérance.
Pierre Brousse
1er Septembre 2026
* « Il faut que tout change pour que rien ne change », expression proverbiale inspirée de « Se vogliamo che tutto rimanga com’è, bisogna che tutto cambi. » (« Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change »), phrase prononcée par Tancrède dans le roman Le Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa et reprise dans le film homonyme de Luchino Visconti.
** Daron Acemoglu et James A. Robinson, Why Nations Fail, Crown Business, 2012.