UNE NOUVELLE ÉLITE POUR RESTER DANS L’HISTOIRE

Pierre Brousse

Il y a six siècles, le grand penseur tunisien Ibn Khaldoun analysait le phénomène de décomposition des élites arabes conquérantes. 

Avec brièveté, on peut le résumer comme suit. Le passage du père, conquérant nomade, à son fils, sédentaire, construit la faiblesse du petit-fils qui habitera alors un corps social désarmé, dépourvu de ce qu’il appelle l’asabiyyah. Mot qui peut être défini comme « esprit de conquête » et dont la disparition consomme le déclin de la société.

En juin 1940 à Londres, le général de Gaulle fut désagréablement surpris par la faible « qualité » de ceux qui le rallièrent. 

Aucun homme politique de premier plan, presque aucun militaire de haut rang, la haute fonction publique absente, le monde économique pétrifié ou en route vers l’Amérique, intellectuels et artistes terrés, restés pour la plupart fidèles au pacifisme des Munichois, des ligues de droite et d’extrême gauche.

La défaite était d’autant plus inexcusable que les dangers étaient connus. Il suffisait de lire Mein Kampf, d’écouter Mussolini ou de suivre la progression japonaise en Asie. Il suffisait d’observer des « gentils » comme Alexis Leger ou Chamberlain pour comprendre qu’à l’heure de se battre, pour toutes les bonnes raisons du monde il n’y aurait plus personne. L’élite du pays avait, dans une mollesse et une pleutrerie argumentée, déserté son rôle dirigeant.

La poignée d’hommes constituant la France libre, puissamment inspirée par l’engagement instantané des valeureux pêcheurs de l’île de Sein, venait de tous les horizons de l’Empire et du monde. Diversité sociale, diversité culturelle, diversité politique… Ils étaient tous là, en premier lieu pour l’Honneur. 

Derechef ils furent les constituants de la nouvelle élite du pays. 

Avec de Gaulle, ils voulaient plus qu’une victoire militaire. Ils savaient qu’il fallait reconstruire de fond en comble la société française pour lui faire retrouver une digne place dans le monde.

La première mission fut remplie début 1945 : de Lattre contresignait la capitulation allemande, suivi à la fin de l’été par Leclerc pour celle du Japon. 

Mais dès l’année suivante, sous divers déguisements, l’élite de l’avant-guerre et de la collaboration revenait aux affaires pour enfoncer le pays dans des guerres coloniales sans issue ni intérêt, et pour remettre au pouvoir ou en influence les traîtres communistes d’hier et des chevau-légers de la collaboration comme François Mitterrand.

Il faudra attendre douze ans de plus pour entamer le vrai redressement.

Aujourd’hui, à nouveau, la France est au bord du gouffre : tout va mal. Les finances publiques, l’appareil d’État impuissant, une fonction publique partisane et peu ou mal qualifiée, les règles républicaines battues en brèche, le rejet du travail et de l’effort, la construction d’un citoyen créancier qui exige rentes et santé aux frais de ses enfants et petits-enfants.

Depuis cinquante ans, toutes les analyses ont été faites, tous les diagnostics sont établis. Pourtant le pays refuse la vérité que nul ne veut délivrer de façon articulée. Le messager devrait payer pour le message, alors on fait des « synthèses », on saucissonne, on relativise, on dédramatise et on désigne quelques bons coupables bien haïssables.

Courage et vérité, que nenni. Pour quoi faire dans un monde aussi injuste ?

À quelques exceptions près, l’élite politique creuse méthodiquement sa tombe. La Justice rejoue le coup des Parlements de l’Ancien Régime et fait aimer « Les Plaideurs » de Racine. L’Éducation nationale perd le nord et entraîne élèves et étudiants dans une exponentielle médiocrité. L’administration additionne règlements sur règlements à des prélèvements insensés et stigmatise le succès. Enfin, les collectivités locales ajoutent à l’incurie et au clientélisme une impuissance dépensière. 

La démocratie dans le simple esprit de la Magna Carta est bafouée.

En dépit de l’extrême mobilité des surdiplômés et du climat décourageant qui attire nos meilleurs compatriotes hors du pays, leur absence, comme hier, ne fera pas obstacle au sursaut que la situation appelle. 

À l’égal de 1940, il faudra, dans tous les domaines, faire un effort de vérité et dessiner un horizon clair. Réflexion, explication, décisions et actions, discours et verbes de qualité seront des armes essentielles.

En effet, il est essentiel de démontrer la cohérence entre le champ institutionnel et le champ politique, à l’intérieur comme à l’extérieur. Il faut aussi un cadre économique et financier favorable aux entreprises et aux producteurs, le tout encadré par une politique de défense articulée. 

Ce faisant, la génération de celles et ceux qui se mettront au service de l’intérêt général dans ces termes sauvera son honneur et celui du pays comme le firent leurs arrière-grands-parents.

L’espoir est là, notre pays, notre civilisation ne sont pas vaincus.

Pierre Brousse

1er juillet 2026

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